Avant l'anthropologie

Je n'arrive que tardivement à l'anthropologie de façon, disons, explicite. Plusieurs éléments de mon histoire vont petit à petit me donner le sentiment que cette science particulière peut rassembler et valoriser nombre de mes réflexions et compétences. Ce billet raconte brièvement comment.

En terminant l'école secondaire, je me découvre d'abord une passion pour le théâtre grâce à un festival d'expression pour jeunes : Babel. J'y écris et mets en scène une première pièce de théâtre. Expérience enthousiasmante qui m'incite à tenter une carrière dans le spectacle. Après une année décevante à l'Institut des arts de diffusion (IAD), je me change les idées dans un premier chantier international avec l'ONG SCI. Première expérience multiculturelle, je passe quelques semaines en Allemagne avec un groupe de personnes venues de toute l'Europe. Au travers de discussions philosophiques jusqu'au bout de la nuit, derrière les petites différences dans les modes de vie des pays voisins, je découvre le sentiment agréable d'une commune humanité qui désire à peu près la même chose.

A mon retour, j'entame des études de théâtre à l'École de théâtre internationale Lassaad, où je retrouve cette atmosphère multiculturelle via des étudiants venus là encore d'un peu partout en Europe. Cet enseignement basé sur le mouvement développe beaucoup mon attention pour la dimension non-verbale des relations.

Par la suite, entre deux spectacles, je fais d'autres voyages qui me mènerons, grâce ma passion naissante pour un art martial traditionnel chinois, à Los Angeles (1997) puis en Chine populaire (1999). Que ce soit avec américains ou les mexicains de Los Angeles ou les chinois, le choc est cette fois plus grand, mais d'autant plus intéressant.

Vient alors l'envie de stabiliser un peu mon existence au travers d'une carrière d'éducateur. Je rencontre d'abord la jeunesse d'origine immigrée des Marolles et même si cette rencontre à sa part d'altérité, je suis progressivement choqué par l'image que cette immigration à dans la société. J'ai au contraire le sentiment de rencontrer des jeunes qui se distinguent peut-être par quelques détails et l'attachement à quelques signes distinctifs, mais qui ont essentiellement les mêmes aspirations et le même mode de vie que tout occidental du 21ème siècle.

C'est donc probablement en partie pour lutter contre les stéréotypes que le 11/09 et les angoisses que suscitent la théorie du choc des civilisations, que je rejoint l'ONG SCI cette fois pour devenir animateur de divers outils d'éducation au développement. Une période durant laquelle je me nourris abondamment de manière autodidacte des dizaines d'ouvrages d'économie, de sociologie, d'histoire et de géopolitique pour mieux comprendre le monde hors du filtre occidental. Un filtre ethnocentrique qui semble se voir non seulement meilleur qu'il ne l'est mais qui me semble également commettre l'erreur de confondre sa grille de lecture avec une approche objective. Nous approchons de l'anthropologie telle qu'elle m'intéressera.

Je travaille enfin pour une ASBL liée à l'Hôpital Saint-Pierre soutenant la parentalité de parents toxicomanes. J'y découvre des personnes aux histoires difficiles ainsi que toute la panoplie des services sociaux, médicaux, psychologiques et juridiques pouvant être mobilisés pour faire face à ce type de situations. Après six années de loyaux services, je quitte le projet avec plusieurs impressions antinomiques. D'abord, je découvre la variété de l'offre de services en Belgique et du point de vue de la gestion des problèmes sociaux, à comparer à la Chine ou aux états-unis, je vois notre pays comme un paradis démocratique et social ayant réussi un compromis heureux entre la capitalisme et le communisme. Un pays qui avec sa logique « d'appel à projets » donne également une large place à des initiatives citoyennes et des approches diverses plutôt qu'un modèle unique décrété d'en haut. Mais je suis également frappé, dans le travail qui est proposé, en dehors de la qualité de l'approche de certains collaborateurs, par la grille de lecture individualiste qui voit plutôt exclusivement dans le corps ou l'esprit des patients la source du problème. Une grille qui me semble sous-valoriser le contexte et surestimer le pouvoir de la volonté des individus. Autant de nouvelles raisons de développer dans un autre champ une critique de la modernité, notre système de représentations.

L'envie de faire à 36 ans des études universitaires émerge donc finalement d'une opportunité et d'une frustration. La frustration de ne pas être attendu pour réfléchir à certaines problématiques à partir des postes que j'occupe. L'opportunité d'être reconnu pour mon travail autodidacte quelque peu déstructuré via la procédure naissante dite de la valorisation des acquis de l'expérience.

J'arrive donc à l'université avec l'envie de rassembler, valoriser et compléter mes considérations d'autodidacte autour d'un cursus universitaire. Parce qu'elle m'apparait comme la science la plus holistique, parce qu'elle fait écho à mes expériences avec l'altérité, parce que son épistémologie confronte l'observation participante avec des sources écrites ou parlées, et enfin parce qu'elle est peut-être la science qui permettra le mieux de questionner l'Occident sur ses évidences, l'anthropologie m'apparait la plus appropriée. Je choisis rapidement l'UCL pour la familiarité que je ressens d'emblée avec l'approche de sa faculté, à savoir l'anthropologie prospective impliquée.

Mon test d'admission, centré sur l'ethnographie d'une pharmacie et sur le texte « Le rappel de la Modernité » de Bruno Latour achève de me convaincre que j'ai frappé à la bonne porte. Je ne serai pas déçu.

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires de ce billet