Thème central : une anthropologie des psychologies occidentales

Depuis l'obtention de mon master en anthropologie, je poursuis mon étude des différentes manière de se représenter la santé mentale. J'y compare ainsi différents aspects des psychologies occidentales à d'autres pratiques (comme le chamanisme et la sorcellerie) afin de voir les limites de chaque approche, mais aussi de voir si des adaptations ou des transpositions partielles ne pourraient pas atteindre des patients vis à vis desquels les psychologies occidentales restent parfois impuissantes ou tâtonnantes. Approche que je donne par exemple à penser dans la réflexion "L'invisible comme tiers"

Débutant cette réflexion par l'ethnographie de 6 mois dans une unité psychiatrique pour adolescents délinquants sujets à des troubles sévères du comportement (Elans et impératifs des "K"), que je réalise dans le cadre de mon mémoire, ma réflexion se poursuit et se déploie depuis, de plusieurs façons :

Comparer les différentes manières de se représenter la santé mentale (et leurs implications) :

L'aspect de mon approche que j'ai eu le plus l'occasion de développer jusqu'à présent consiste à pratiquer des comparaisons entre différentes manières de penser l'Homme et son rapport au monde, notamment au séminaire d'ethnopsychiatrie que je fréquente depuis plus de 2 ans. J'ai notamment eu l'occasion d'y présenter les 4 grandes ontologies que Descola pour ensuite essayer d'aborder la question des perspectives thérapeutiques propre à chaque système.

Parce que ces systèmes de représentations induisent d'autres manières de penser la santé mentale et les forces en jeu pouvant la rétablir ou l'altérer, je tente tout particulièrement de comprendre ce qu'ils induisent dans la manière de distribuer la responsabilité et la conséquence de cette distribution sur la résilience des personnes. J'ai notamment tenté de souligner une des limites de nos approches dans l'article Comment guérir de ce que l'on est censé être ?.

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En 2013, j'ai ainsi été invité à partager le constat évoqué ci-dessus, notamment issu de certaines difficultés récurrentes dans les suivis des patients de l'unité. Constat qui a pris la forme d'une communication « D'autres manières de distribuer la responsabilité... D'autres potentialités de résiliences ? » durant le colloque "Complexité, conflits et changements" organisé par le Centre Hospitalier Jean Titecat. Celle-ci avait pour objet la comparaison que je faisais entre le dispositif psychiatrique d'orientation systémique que j'avais observé et le système thérapeutique du groupe Yaka du Congo (décrit par l'anthropologue Claude Brodeur et le psychanalyste Renaat Devisch dans l'ouvrage "Forces et signes").

Depuis, je confronte mes perspectives et apporte ma grille de lecture aux vignettes cliniques présentées au séminaire d'ethnopsychiatrie du Centre Chapelle aux champs organisés par l'ethnopsychiatre Danièle Pierre.

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Pour affiner ces perspectives, je nourris également mes comparaisons via la lecture d'ouvrages anthropologiques décrivant et théorisant les différentes pratiques répertoriées sous les appellations de Chamanisme et de Sorcellerie. Pratiques dont l'intérêt tient pour moi aux formes particulières de psychologies systémiques qu'elles mettent en oeuvre. L'oeuvre de l'anthropologue Bertrand Hell m'est à ce titre particulièrement utile.

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Elans et impératifs plutôt que désirs, besoins, pulsions et devoirs :

Un autre aspect de mon approche, en vient au nom des constats fait sur le terrain a revisiter des notions utilisées psychologie, comme par exemple la théorie des besoins d'Abraham Maslow. L'unité travaillant au nom des "besoins des jeunes" (tout en protégeant la société), les jeunes négociant régulièrement de façon plus ou moins impérative en évoquant "leurs besoins" ou ceux de leurs proches, une réflexion poussée sur cette notion s'imposa. Sa frontière floue avec le désir ou les pulsions (notion également beaucoup mobilisée par les équipes), ses rapports parfois étroits avec la notion de devoirs, le fait enfin que les besoins puissent remplir des fonctions si variées, tout cela m'amena à repenser de manière plus dynamique, relationnelle et contextuelle (et moins hiérarchique) ladite théorie. Raison pour lesquelles j'ai fini par choisir les termes élans et impératifs car ils me paraissent permettre d'aborder de façon plus adéquate les dynamiques en jeu. Je déploierai cet aspect de mes réflexions tout en abordant les implications de celui-ci dans d'autres domaines, via un prochain post.

Repenser l'interdit de l'Inceste : l'articulation famille / société comme garante de l'intégrité psychique ?

Parce que les troubles des jeunes fréquentant l'unité m'apparurent souvent comme les fidèles fruits d'un environnement problématique, ou encore les conséquences d'un bain relationnel particulier plutôt que celui d'un traumatisme (au sens événement ponctuel effractant une psyché intègre), penser aussi les troubles comme le manque d'articulation de la culture de la famille (ou d'un pan de l'entourage) à celle de la société, m'a semblé une piste féconde. Elle m'amena à repenser l'universel interdit de l'inceste en tentant de croiser les sciences pour lesquelles cette notion fait sens (anthropologie, éthologie et psychanalyse), mais en incluant aussi les usages profanes (et non-sexuels) de ce mot et ce qu'ils disent de cette notion. A ce titre, j'ai tout particulièrement été intéressé par le caractère systémique de la pensée du psychanalyste Paul-Claude Racamier, qui au travers de sa notion d'incestualité me sembla évoquer de très nombreuses problématiques présentes chez les jeunes de l'unité que j'inventorie sous l'appellation d'indistinctions. Je déploierai le détail de ces considérations et de leurs implications dans un prochain post revenant chapitre par chapitre sur mon mémoire.

Comment imaginez vous guérir ?

Produit des réflexions précédentes, ce dernier aspect de mes réflexions, vise à une meilleure articulation des thérapies.

Sous le titre « Comment imaginez-vous guérir ? », j'invite donc à un meilleur ajustement entre les représentations du patient et celles du thérapeute. À un double diagnostic : celui du trouble et celui de la représentation que le patient s'en fait.

Une démarche qui pourrait à mon sens mener à des choix d'interventions à même de favoriser l'installation et le maintien d'une meilleure alliance thérapeutique.

La version actuellement disponible en ligne est divisée en une partie évoquant l'articulation des courants thérapeutiques occidentaux (version psy), tandis qu'une seconde tente d'intégrer les systèmes de représentations non-occidentaux (version ethnopsy). Une troisième version (destinée à inclure les médecins généralistes où les spécialistes) verra bientôt le jour, après la présentation que j'aurai l'honneur de faire à la Société de Balint, le 19 novembre 2016.

La Santéria à la Havane : une entreprise de développement personnel aux racines ancestrales

Enfin, en Février 2016, grâce à la rencontre de l'anthropologue Jean Lazare (spécialiste de la Santéria cubaine - ce syncrétisme du systéme yoruba et de christianisme catholique), j'ai pu nourrir mes réflexions d'une ethnographie d'un mois à La Havane. Elle me donnera essentiellement l'occasion de découvrir un système diagnostic, préventif et curatif fondé sur l'analogisme (au sens de Philippa Descola dans Par Delà Nature & Cutlure), système non seulement vivace mais décloisonné (sorti de l'escarcelle des descendants des esclaves) et en plein essor. Ce prochain post tentera de décrire non seulement toute l'actualité de ce système, mais aussi de comprendre ses relations avec une médecine et une psychiatrie tout à fait moderne pratiquée par les pléthoriques services publics du régime.

D'où je parle ?

Si vous souhaitez comprendre davantage encore les bases empiriques et théoriques de ma réflexion, sous la dénomination Approche : anthropologie de la Nature et interdisciplinarité, vous trouverez encore un post évoquant les auteurs ayant nourri mon approche.

Si vous souhaitez plutôt connaître les épisodes de mon parcours personnel m'ayant amené à choisir l'anthropologie et à en faire ce que je tente d'en faire, lisez plutôt Avant l'anthropologie et/ou Qu'est-ce que l'anthropologie ?.

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