Intervention : Radicalisation en ligne

Une réflexion sur la radicalisation vue par l'anthropologue Dounia Bouzar au travers de son travail de déradicalisation au CPDSI (le centre de prévention des dérives sectaires liées à l'Islam) présentée lors de la journée dédiée à la radicalisation islamique organisée par le « séminaire d’ethnopsychiatrie du Centre Chapelle-aux-champs » le MARDI 19 AVRIL 2016.

Version PDF (Attention : la version PDF a une autre conclusion - pensée à plus long terme - et ne contient pas les liens "pratiques" présents en bas de ce post)

Pour resituer cette présentation dans son contexte vous pouvez également télécharger le PDF et ainsi lire l'intégralité des actes du colloque (ma présentation commence à la page 4).

INTRODUCTION : TERRAINS, QUESTIONNEMENTS ET SOURCES

En guise d'introduction, je voudrais dire un mot sur mes expériences de terrain personnelles, afin que vous voyiez en gros comment et pourquoi ce sujet m'a intéressé, afin d'avouer d'emblée les lacunes de mon savoir et d'où viennent les informations que j'ai rassemblées pour tenter de les combler.

En deux mots, depuis l'année 2000, j'exerce le métier d'éducateur dans diverses structures. J'ai travaillé 8 ans dans les marolles avec des publics d'origine immigrée, occupations dans lesquelles j'ai rencontré plus d'une centaine d'adolescents de 12 à 26 ans dans une maison de jeunes. Ensuite, dans un espace parent-enfant j'ai rencontré au moins autant de mamans. Enfin, depuis près de 7 autres années, je soutiens l'intégration et l'autonomie de mineurs étrangers non-accompagnés d'origine afghane, guinéenne, syrienne ou encore malienne, pour l'ASBL Mentor-Escale, après les centres FEDASIL.

A côté de ces fonctions de travailleur social, je suis aussi anthropologue. A ce titre, j'ai comme domaine de recherche les différentes manières de se représenter la santé mentale. Une réflexion que je mène notamment au séminaire d'ethnopsychiatrie du Centre Chapelle aux champs où avec Danièle Pierre nous débattons de vignettes cliniques qui posent chacune à leur manière la question délicate de la culture dans la compréhension des troubles et dans le choix des interventions.

Si je vous mentionne ces quelques éléments, c'est que je voulais souligner que je n'ai jamais rencontré la radicalisation sur le terrain. Ma rencontre dans les marolles avec les adolescents et les parents d'origine maghrébine m'a au contraire amené à penser que derrière les différences apparentes, ces personnes partageaient mon mode de vie à 90%.

Et si un problème d'intégration se posait plus ou moins fort pour certains, c'était essentiellement parce que des discriminations réelles parfois survalorisées par eux associaient leur couleur, leur nom et leur quartier au mieux à la vulgarité et la médiocrité au pire à la délinquance. J'ai donc parfois croisé « la haine » de Matthieu Kassovitz, mais à l'époque où j'y travaillais, elle ne menait pas au jihadisme international et trouvait dans la plupart des cas des issues plutôt apaisées. Les seules exceptions que j'ai pu rencontrer concernaient des jeunes ayant également des problématiques intra-familiales. Je n'ai pas davantage croisé de radicalisme même idéologique chez les mères, mais plutôt différentes manières de combiner leur Islam avec notre société et beaucoup de débats entre elles sur leur façon de le faire. Des discussions que je ne peux pas même qualifier de prosélyte.

Je n'ai pas davantage croisé la radicalisation chez les MENA. Même si un fossé culturel beaucoup plus important les sépare de notre société. De manière générale, ces considérations leurs sont encore plus étrangères. La raison m'en semble en fait assez simple, ils ont quitté une situation difficile et arriver dans notre pays est un espoir, ils cherchent à s'approprier au plus vite le fonctionnement de notre société afin d'y trouver une place stable permettant notamment d'aider les leurs au pays. Et dans la mesure où nous restons une société tolérante qui impose le respect de certaines valeurs tout en permettant de vivre individuellement selon des modes de vie assez variés, le bricolage entre leurs valeurs et les nôtres se fait le plupart du temps sans encombres.

La problématique de la radicalisation m'a donc intéressé parce que j'avais besoin de savoir si je passais à côté de quelque chose, et si oui, si je devais m'inquiéter et comment. Et c'est en m'intéressant à la dynamique du recrutement « en ligne » que j'ai trouvé les réponses qui m'ont paru les plus intéressantes. La seule explication en tout cas qui m'a permis de comprendre - à moi qui suis entouré tous les jours de musulmans plutôt inoffensifs - comment ce phénomène transforme des jeunes de 90 pays différents – parmi lesquels un quart de converti (dont des japonais) - en potentielles bombes humaines.

Ce qui m'a été le plus utile, finalement, ce ne fut pas ma connaissance indirecte de l'Islam des pratiquants bruxellois, mais plutôt mes cours d'anthropologie sur les sectes donné par Nathalie Luca1 lors d'une visite à l'UCL. Travaux que j'ai croisé avec le travail de prévention et de déradicalisation mené par l'anthropologue Dounia Bouzar en France, via le CPDSI – le centre de prévention des dérives sectaires liées à l'Islam.

Un travail de terrain que j'ai lu, écouté et regardé, et qui me permis de découvrir que ce qui se passe « en ligne » est bien plus qu'un moyen d'échanger des informations de façon clandestine. Dans la présentation qui va suivre, nous verrons qu'il s'agit au moins autant voire davantage de l'entretien et du développement d'une communauté sectaire virtuelle qui prépare au voyage vers une communauté sectaire réelle.

LES PROFILS :

Petite précision, les chiffres et les profils que je vais évoquer ne correspondent pas au total des jeunes partis de France, mais simplement aux jeunes mis en contact avec le CPDSI par le numéro vert mis en place par l'Etat pour prévenir la radicalisation. Les chiffres proportions et profils que je vais citer sont issus de la présentation de Dounia Bouzar lors de la séance "Radicalisation and Déradicalisation" au séminaire international "Musulmans d'Europe", qui a eu lieu à Barcelone les 15 et 16 décembre 2015 organisé par l'Institut Européen de la Méditerranée :

Pour des chiffres plus détaillés, vous trouverez un lien vers le rapport d'activité 2015 du CPDSI (ainsi que de nombreux autres liens contextualisant le phénomène au bas de ce document).

Concrètement, ce numéro permet de signaler ses inquiétudes, de faire une évaluation et au besoin de mettre en place une prise en charge. Ce numéro aurait été composé près de 4000 familles entre l'ouverture de cette ligne et la présentation que je viens d'évoquer, le CPDSI prenant en charge un quart des appels. Je précise évidemment que ces inquiétudes peuvent souvent s'avérer infondées et suite à une première analyse, seul un quart des 1000 appels arrivant au centre nécessiterons un « traitement ».

Parmi ces jeunes, 65% ont – de 21 ans, les plus jeunes filles ont 12 ans, les garçons 14. Aucun n'a fréquenté les frères musulmans, seuls 10% sont passé par une mosquée, 40% ont rencontré à un moment ou à un autre des rabatteurs dans la réalité et 50% ont regardé des discours salafistes sur internet. Des prédicateurs également appelés les « imams youtube ». Je précise que ces discours - pour en avoir écouté certains – s'ils sont clairement en rupture avec certaines de nos valeurs, ils condamnent pour la plupart sans ambiguïté la violence jihadiste. Je le précise pour signifier que s'il y a peut-être quelque chose à faire autour du discours salafiste dans nos sociétés européennes, ces mouvements ne me semblent pas à confondre avec la radicalisation violente.

Enfin, 100% des jeunes sont passé par internet.

De façon générale, la catégorisation des profils décrit par Dounia Bouzar donne le sentiment qu'à l'autre bout de l'écran des chasseurs de têtes cherchent des profils types susceptibles d'être happé par l'un ou l'autre aspect de leur vision messianique.

Le profil majoritaire corrobore celui des protagonistes des derniers attentats à savoir des jeunes issus de l'immigration, de deuxième génération. Ces jeunes, Dounia Bouzar les décrit comme ayant grandit parfois avec des secrets de famille ou des figures de père déchu, c'est-à-dire au chômage, alcoolique, violent ou incarcéré. Comme d'autres études le soulignent, notamment celle du sociologue Farhad Khosrokhavar dans l'ouvrage « Radicalisation », il s'agit également souvent de petits délinquants sans instruction religieuse, n'ayant pas intégré la loi et manquant d'espoir d'intégration sociale.

Mais il y a d'autres profils. A côté du « héros négatif » qui veut en découdre avec l'Occident, on trouve le sauveur des enfants gazés par Bachar El Assad, le martyr qui veut aller au paradis, le pieux qui veut aller vivre dans une terre sans péché. Un embrigadement « à la carte » qui nous en dit également long sur la versatilité et l'opportunisme des rabatteurs. Petite parenthèse, d'autres spécialistes de ces questions sur le terrain plutôt militaire en Syrie et en Irak, mettent en évidence que du côté des recruteurs il n'y a pas forcément non plus un ancrage long et profond avec l'Islam. Une grande partie des cadres de Daesh étant composé de cadres déchus de l'Etat irakien athée de Saddham Hussein. Ce projet, est donc pour beaucoup, ici comme là-bas, un projet radicalement neuf, en rupture avec tout ce qui a précédé, sans véritable ancrage avec une société ou une tradition.

Si la dimension idéologique est évidemment présente, Dounia Bouzar souligne le caractère profondément relationnel de l'embrigadement :

Cette notion est importante, car nous allons voir que ce processus est si prenant que l'on ferait à mon avis fausse route en donnant trop d'importance à une lecture exclusivement psychologique du phénomène. Ce que je veux dire, c'est que s'il y a certainement dans l'histoire de la personne quelque chose qui a donné prise à l'embrigadement, il y a aussi un contexte occidental où l'on appelle les jeunes à se faire une opinion par eux-même très tôt, où on les habitue assez vite à prendre leur opinion au sérieux parfois à l'égal de celui des adultes, une société où l'on organise pas d'initiations, où on ne promet ni ne garanti de prérogative, ni de place précise à chacun, on est libre et seul pour la trouver soi-même, seul, pour gérer « une crise d'adolescence ».

Ce qui se fait aujourd'hui dans une société où la défiance vis à vis des élites (médias traditionnels compris) est très répandue, où des théories du complot mal documentées font flores même chez les adultes. Enfin, la possibilité de se faire une opinion personnelle au moyen d'une fréquentation intensive des réseaux sociaux est ici une banalité, une évidence, un lieu commun. Or, cette sphère publique clandestine qui permet à n'importe qui d'entrer dans la chambre d'un adolescent est une condition de possibilité fondamentale à ce mouvement. La condition grâce à laquelle peut se déployer la machine à endoctriner. Et si elle n'explique bien sûr pas tout, elle explique néanmoins à mon sens que la plupart des jeunes n'auraient techniquement pas pu être séduits il y a dix ans.

Enfin, si je cite précisément le chiffre de 10 ans, c'est aussi parce que selon l'islamologue Gilles Kepel, c'est depuis seulement 10 ans qu'a été théorisée par Abou Moussab al-Souri, l'échec de l'ancien jihad international de Oussama Ben Laden, remplacé par une doctrine qui ouvre le jihad à tout musulman européen dans le but de créer un climat de guerre civile entre musulman et non musulman. Il y a 10 ans, à l'autre bout de l'écran, dans la plupart des cas, on en aurait donc autrefois même pas voulu.

Mais donc, a l'origine de l'endoctrinement, il y a souvent une curiosité, la recherche d'un autre son de cloche. La recherche de vidéos alternatives qui n'ont d'ailleurs souvent, au début, rien à voir avec l'Islam et le jihadisme. De lien en lien, on dialogue sur des théories du complot, on se prescrit mutuellement d'autres videos et finalement on entre en contact avec un pan de la « néo-oumma virtuelle » qui va prendre pour le jeune progressivement de plus en plus d'importance et l'amener à ne plus pouvoir se passer de ses liens avec elle.

On y construit ainsi, petit à petit, sur un malaise personnel, comme souvent dans les mouvements sectaires, le rêve d'une alternative fantastique. S'il faut donc avoir à l'esprit que dans la plupart des cas la démarche est d'abord volontaire, il faut maintenant préciser, que la véritable nature du mouvement n'est pas forcément comprise :

En effet, dans les 250 jeunes qui ont dû passer par un processus de déradicalisation, seul 4% des garçons partaient en connaissance de cause : à savoir étendre le Califat en tuant des apostats, c'est-à-dire toute personne n'étant pas salafiste au sens très particulier où Daesh et le Front Al Nosra l'entendent (les deux principaux recruteurs). 7% partaient pour faire de l'humanitaire. 7% pensaient plutôt faire une « hijra en terre promise » rejoindre une terre sans voleurs, ni violeurs. 50% des filles ont subi un abus sexuel non traité (je précise, avant de partir) à qui les rabatteurs ont fait miroiter une protection. 10% voulaient mourir au pays de Cham, la Syrie mythique construite par la version de la fin du monde en train de se faire que raconte Daesh. N'étant pas tous de famille musulmane, certains voulaient sauver leur famille afin qu'elle ne subisse pas de torture lors du jugement dernier. Précisons ici qu'à côté des 70 vierges qu'un martyr se verrait recevoir au paradis, il existerait aussi l'idée que tout martyr pourra sauver l'âme de 70 personnes. 63% enfin partent pour avoir l'occasion d'appartenir à une communauté noble, trouver un rôle, améliorer le monde, des jeunes qui ont souvent présenté le concours de l'armée ou de la police et qui ont été recalés.

L'EMBRIGADEMENT :

Même désoeuvré, même fragile, même perdu... Comment on se met à croire à ça ? Comment peut-on se couper à ce point d'un bon sens élémentaire ? Est-ce d'ailleurs tout à fait le cas ?

Pour commencer la plongée dans cet univers, il faut déjà s'imaginer que chacun d'abord, aura la réponse narcissique qu'il attend, son malaise initial étant interprété comme le signe d'une élection, présenté comme sa faculté spéciale à ressentir viscéralement la corruption du monde (un peu comme le personnage de néo dans le film Matrix).

Sur-responsabilisé de cette façon, élu, ses actions vont être progressivement attendues et ainsi rendues de plus en plus nécessaires et impérieuses.

Une valorisation narcissique va se mettre en place via un mentor omniprésent (ou une dimension de séduction n'est pas rare) ainsi que l'introduction d'un groupe plus ou moins important pouvant aller jusqu'à 80 « frères et soeurs » se manifestant – toujours en ligne - de manière de plus en plus permanente. Le rôle héroïque donné est ainsi en partie confirmé par l'investissement intense et soudain d'un nouveau groupe autour de soi.

Entouré, surveillé autant que choyé, le mentor et le groupe seront l'avant-goût et l'avant-garde de l'inclusion dans la « néo-oumma paradisiaque », tout en plongeant progressivement le candidat dans un inventaire d'interdits et de prescriptions censés le purifier, mais qui vont surtout progressivement le couper des autres. L'interdiction de la musique, de s'exposer à des images, l'idée qu'il y aurait du porc dans toute une série d'aliments de façon cachée fait que le candidat à de moins en moins d'occasions d'échanger avec ses autres réseaux de connaissances. Il ne peut progressivement plus aller au cinéma, écouter des concerts, prendre des repas en commun avec d'autres. Plus d'autres amis, plus d'autres loisirs, vient enfin la prohibition stricte de la mixité, la proscription de l'école (payée elle aussi pour manipuler). Le dernier acte de ce déracinement étant atteint par la coupure d'avec les parents qui musulmans ou non, par l'allégeance qu'ils font au système ne sont de toute manière jamais assez musulmans pour ces groupes.

Tout cela finit par occuper l'esprit toute la journée, isole, et prévient le doute. Si la nature des interdits est importante, car chacun à sa manière il permet de réduire les relations avec les autres, la permanence de ces échanges est plus fondamentale encore. C'est une constante dans les mouvements sectaires. Car c'est par la permanence que sera dépassé autant que possible le doute devant l'aspect invraisemblable du projet qui reste souvent en partie présent à l'esprit. Mon étonnement fut de découvrir comment ces réseaux sont capables d'installer l'équivalent d'une présence permanente mais à distance, via la prescription de vidéos, les échanges via les réseaux sociaux, puis finalement des sms et des appels extrêmement fréquents (jusqu'à 200 par jour).

A ce titre, la néo-oumma virtuelle fait d'ailleurs peut-être mieux que la plupart des sectes, étant à la fois très présente tout en restant virtuelle, impossible de constater le degré de sainteté de ses membres au quotidien, il est donc bien difficile de la démystifier. Et si finalement on rejoint le mouvement, là-bas, quand on constate de visu l'imposture, la violence et la cruauté, il sera presque impossible de faire demi-tour puisque l'on y sera vite associé à des crimes ou menacé de mort.

Très lucide sur ce point, les recruteurs postent régulièrement des vidéos où les candidats au martyr en route pour l'Occident sont filmés en Syrie en train de réaliser des exécutions. Ce qui rend leur reddition particulièrement impossible, mais nous signale en même temps que le doute sur l'engagement des embrigadés ne cesse jamais vraiment.

Venons en maintenant au mimétisme induit par la répétition de toutes ces actions au quotidien. Elles ont plusieurs fonctions et plusieurs sens. Elle multiplie d'abord les occasions de se sentir comme les autres. En réduisant les différences ont réduit ainsi les possibilités d'opinions variées par un sentiment de fusion exaltée, qui lorsqu'ils se rejoignent sur place est intensifié encore par l'uniformisation des vêtements (particulièrement flagrant avec le niqab qui va jusqu'à gommer les différences corporelles). La rupture passe enfin par le changement de nom (pour les garçons), marqueur de création d'une identité nouvelle. Des noms très simples – un nouveau prénom et un nom de famille rappelant le pays d'origine. Un acte symbolique marquant le changement de vie qui vaut selon eux pour passage à l'âge adulte.

La nature de ce mimétisme est également de prétendre se mettre dans les pas des premiers compagnons du Prophète, non pas en s'y référant, mais en s'y identifiant. Il ne s'agit pas comme dans une religion de méditer sa vie quotidienne dans un espace sacré à des moments précis pour retourner ensuite à sa vie profane. Il s'agit ici de faire faire des choses en permanence pour faire advenir un autre monde.

Portés par une lecture paranoïaque et mégalomaniaque de la réalité, enfin, le groupe est et mets sous stress, ce qui vient également juguler le doute et rendre difficile l'esprit critique. Afin de ne pas donner prise aux manoeuvres des « kuffars » (une expression péjorative évoquant les incroyants) qui selon eux veulent l'éradication de l'Islam, les candidats ont donc parfois un deuxième facebook pour pouvoir s'y dire tel qu'ils se pensent désormais, tout en continuant de faire croire qu'ils sont encore ce que leurs proches pensent qu'ils sont. Inutile donc, de chercher exclusivement les signes de la radicalisation dans les pratiques visibles, le port du voile ou la taille de la barbe, car contrairement aux salafistes quiétistes, littéralistes qui affichent en permanence leur investissement, les jihadistes de Daesh et d'Al Nosra invoquent la taqîya, la dissimulation, afin de ne pas être repéré. Une technique qui est probablement également un bon moyen de ne pas en demander trop aux ex-délinquants parfois consommateurs d'alcool et de drogues. Derrière sa revendication d'un salafisme rigoriste, on voit à nouveau l'opportunisme d'un mouvement qui attire les déçus de la modernité prêt à s'adapter à ses adeptes pour ratisser plus large.

DERADICALISATION :

Parce que le processus de radicalisation instille à la fois une fusion avec le groupe et une paranoïa envers le reste du monde, une démonstration logique portée par un apostat, s'avère dans un premier temps totalement inefficace. Le problème selon Dounia Bouzar, étant davantage pour les ex-candidats de redevenir des individus distincts, de retrouver la possibilité de se passer de ce groupe protecteur.

PREMIERE PARTIE : LA MADELEINE DE PROUST

Le format de traitement que je vais vous décrire maintenant correspond à celui mis en place pour des jeunes qui ont été identifiés comme radicalisés, dans la plupart des cas parce qu'ils étaient prêts à partir ou qu'ils ont été récupérés à la frontière.

En interrogeant les parents, l'équipe va essayer de savoir sur quelle base s'est faite « l'accroche ». Le désembrigadement va en effet passer par l'identification de l'utopie particulière qui a été promise au jeune. Une erreur de diagnostic pouvant faire perdre des mois, voir empêcher l'entreprise.

S'ensuit un coaching des parents qui vont porter cette première période appelée par Dounia Bouzar « la Madeleine de proust ». Une méthode basée exclusivement sur les affects. Les parents vont ainsi tenter par de nombreuses petites expériences « entourantes », « remémorantes » de ressusciter la filiation et les sensations humaines. Afin de rendre au jeune les repères affectifs de son ancienne vie. Cette phase se déploiera par les petits riens de la vie quotidienne. Cela peut être des promenades dans d'anciens lieux, des repas préférés, la pêche, une balade en barque. Des éléments qui font également travailler les parents sur l'histoire du jeune et renseigne l'équipe pour la seconde phase. On cerne ainsi le profil du jeune et on voit mieux quelle aspiration l'a attiré.

Dounia Bouzar précise enfin que si le jeune sait qu'une équipe a été contactée, il faudra se méfier, car peut-être que le rabatteur va conseiller au jeune de montrer patte blanche pour sortir quelques mois plus tard des viseurs des services sociaux et envisager un départ plus tard.

DEUXIÈME ÉTAPE, LES « AA » :

L'équipe du CPDSI dispose d'un panel de 50 repentis prêts à en parler. Dans cette phase, on convoque le jeune sur un faux prétexte avec le concours des parents. Le jeune se retrouve donc en quelque sorte « piégé » dans un groupe de parole composé de repentis. Dans cette pièce on ne lui parle d'abord pas, il va écouter les échanges entre un membre de l'équipe et un ou plusieurs repentis ayant accroché pour les mêmes motifs que lui de préférence au même mouvement. Le jeune entend ainsi des gens qui sont passés par où il est passé, parfois entend parler du même rabatteur, du même mythe, du même espoir. Il entend aussi l'analyse d'autres jeunes qui ont déjà pris du recul depuis des mois, qui du coup en profite pour se stabiliser eux-mêmes en analysant plus finement encore les contradictions de ces mouvements. Ce qu'ils ont cru que Daesh était et pour ceux qui l'ont connu, l'absence de terre promise sur place. Alors, souvent, au bout de 2h d'écoute, le jeune finit par s'effondrer en pleurs et balance tout, le réseau avec des noms, des adresses et des numéros.

Malgré cette étape, parfois certains rechutent partiellement, se stabilisent un mois puis sont à nouveau ambivalents. Parmi ceux-là même qui ont aidé à en déradicaliser d'autres, certains peuvent rappeler le service pour en menacer un membre et deux heures plus tard rappeler à nouveau et en pleurs, s'excuser. Souvent ce sont les adolescents qui ont le plus du mal à quitter l'embrigadement relationnel, alors pour ceux-là, on met en place une troisième et dernière phase.

3ème étape : LES "TÉMOIGNAGES DE RESCAPÉS » :

Toutes les trois semaines, les jeunes se retrouvent pour mettre des mots sur cette ambivalence. Comme on l'a déjà évoqué, cette phase sert également à déradicaliser d'autres jeunes. Elle peut durer jusqu'à dix mois et fait l'objet en parallèle d'une évaluation régulière du degré de rupture. Dans la plupart des cas elle est la durée maximum permettant de constater durablement avec les parents que le deuil de l'utopie et du groupe galvanisant sont fait. La plupart d'entre eux reprendront finalement des modes de vie normaux, passent le bac. Beaucoup étudieraient la médecine.

CONCLUSIONS : QUE FAIRE ? ET QU'EST-CE QUI SE FAIT AUJOURD'HUI ?

Voilà, j'espère vous avoir donné quelques repères vous permettant de distinguer ce qui peut servir de signal de ce qui n'est pas forcément significatif.

De manière pratico-pratique, pour ceux qui voudraient se faire une idée plus détaillée de ces dimensions, j'ai mis sur mon blog une version PDF de cette présentation au bas de laquelle vous trouverez 3 pages de liens classés en 6 sections m'ayant aidé à la préparer :

La première section est consacrée à ce qui est fait en Belgique. En deux mots plusieurs initiatives n'ont pas tenu très longtemps ou n'ont finalement pas vu le jour, mais de nouveaux projets seraient encore en partie en construction, notamment un centre de déradicalisation au niveau de la Fédération Wallonie Bruxelles sur le modèle d'un centre ouvert à Montréal, dont je n'ai pas trouvé les détails.

Par contre, la même fédération a mis en place un numéro vert (0800 20 000) disponible dans une brochure téléchargeable ayant l'intitulé RADICALISATION ET INFRACTIONS TERRORISTES, informations juridiques et pratiques.

Il y a également la cellule de prévention du radicalisme mis en place via l'ASBL BRAVVO au niveau de la Ville de Bruxelles où un fixe (02 279 65 91) et un gsm (0496 27 12 58) permettent de signaler ou de s'informer sur les signaux inquiétants.

Enfin, plusieurs communes bruxelloises dont Molenbeek et Schaerbeek ont engagé des « responsables radicalisme », un lien vers le site « Alter Echos » évoque ces nouvelles fonctions et le profil de poste.

La seconde section des liens que je vous propose est composée de vidéos explicatives du CPDSI qui a décidé récemment de fermer ses portes suite au projet de loi visant à la suppression de la nationalité pour les bi-nationaux parties prenantes dans des actions terroristes. Décision jugée trop contreproductive par Dounia Bouzar et qui rendait son travail en partenariat avec l'Etat trop compliqué. Elle s'en explique dans le dernier lien de cette section. Si j'ai bien compris, elle compte ouvrir une école de déradicalisation qui ne serait plus liée au ministère de l'intérieur.

Dans les dernières sections, je propose enfin une série de documentaires, d'entretiens vidéo (avec en entête leur durée), des articles ou de livres qui m'ont été utiles à la compréhension du phénomène et le contextualisent bien plus que je n'ai pu le faire ici. Merci de votre attention.

CE QUE FAIT LA BELGIQUE :

Initiatives de prévention du radicalisme et du bien-vivre ensemble : http://www.federation-wallonie-bruxelles.be/index.php?id=225

Cellule de prévention du radicalisme de la Ville de Bruxelles : un numéro où signaler / s'informer :

http://bravvo.be/radicalisme-385

Qui sont les responsables « radicalisme » ?

http://www.alterechos.be/alter-echos/qui-sont-les-responsables-radicalisme

Nouveau centre de déradicalisation pour djihadistes :

http://pro.guidesocial.be/actualites/nouveau-centre-de-deradicalisation-pour-djihadistes.html

Projets :

http://www.rtl.be/info/belgique/societe/un-centre-francophone-de-deradicalisation-va-ouvrir-des-2016-comment-va-t-il-fonctionner--779487.aspx

VIDEOS & DOCUMENTS EXPLICATIFS du CPDSI :

http://www.cpdsi.fr/

Présentation du CPDSI lors de à la séance "Radicalisation and Déradicalisation" au séminaire international "Musulmans d'Europe", qui a eu lieu à Barcelone le 15 et 16 décembre 2015 organisé par l'Institut Européen de la Méditerranée : https://youtu.be/f6eXSB1XhQc

Rapport d'activité 2015 du CPDSI : http://www.cpdsi.fr/wp-content/uploads/2016/03/rapport_activite_annuel-2015_CPDSI.pdf

http://www.cpdsi.fr/actu/dounia-bouzar-%E2%80%89daech-rejoint-le-systeme-nazi-dans-la-deshumanisation-des-victimes/

Endoctrinement mode d'emploi (19'29) : http://www.cpdsi.fr/nos-clips/

18/01/2016 - Résumé commenté du livre « La vie après Daesh » (11'34) : http://www.france24.com/fr/20160118-entretien-dounia-bouzar-vie-apres-daesh-deradicalistation-islamisme-radical

09/04/2016 - Posture actuelle de Dounia Bouzar (9'27) : http://www.canalplus.fr/c-emissions/c-la-nouvelle-edition/pid6850-la-nouvelle-edition.html?vid=1379669

DOCUMENTAIRE, ENTRETIENS AUDIO & VIDEO :

13/04/2016 - Daesh : le début de la fin ? Le point de vue de Gilles Kepel (5'00) http://www.franceculture.fr/emissions/le-monde-selon-gilles-kepel/le-monde-selon-gilles-kepel-mercredi-13-avril-2016

11/04/2016 - De Tanger à Tunis : une poudrière djihadiste ? (40'00) http://www.franceculture.fr/emissions/du-grain-moudre/de-tanger-tunis-une-poudriere-djihadiste

02/04/2015 - Daesh, avancées et reculs (58'58) : http://www.franceculture.fr/emissions/affaires-etrangeres/daech-avancees-et-reculs

30/01/2016 - La vision du jihadisme d'Olivier Leroy (5'31) : https://www.youtube.com/watch?v=0KTrbyCZs8E

23/12/2015 - La doctrine de la 3ème génération de jihadistes selon Giles Kepel (12'21) : http://www.france24.com/fr/20151222-entretien-gilles-kepel-attentats-paris-nouveaux-jihadistes-radicalisation-france

04/12/2015 - Olivier Roy : plutôt une « islamisation de la radicalité » qu'une radicalisation de l'Islam (37'45) https://www.youtube.com/watch?v=l2MsPxOxvw8

23/11/2015 - Alain Badiou : à partir des meurtres de masse du 13 novembre (1h46) https://vimeo.com/147061687

19/11/2015 - Présentation du livre "Le complexe de Suez" et des grandes lignes de l'analyse de Rafaël Liogier, sociologue et philosophe (17'50) : https://www.youtube.com/watch?v=Sjd7OQqazbE

01/10/2015 - Olivier Roy et Emmanuel Todd : l'avenir du monde musulman (18'42) https://www.youtube.com/watch?v=Jl6-Fj4yMcg

24/09/2015 - « Engrenage - les jeunes face a l'islam radical », Clarisse Féletin (52'00) https://www.youtube.com/watch?v=8sz4Ty30M88

14/05/2015 - Dounia Bouzar : "L'embrigadement ne concerne plus seulement les jeunes fragilisés" (10'59 + 15'05) http://www.franceinter.fr/emission-le-79-dounia-bouzar-lembrigadement-ne-concerne-plus-seulement-les-jeunes-fragilises

ARTICLES :

« Le discours de l’EI ne peut prendre que chez ceux qui n’ont aucune culture musulmane » http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/11/18/le-discours-de-l-ei-ne-peut-prendre-que-chez-ceux-qui-n-ont-aucune-culture-musulmane_4525226_3224.html

La radicalisme, c'est avant tout « en ligne » : https://www.rtbf.be/info/societe/detail_radicalisation-quand-l-extremisme-sur-reseau-social-depasse-les-familles?id=9246681

C'est quoi déradicaliser ? http://www.cpdsi.fr/actu/cest-quoi-deradicaliser/

Des méthodes sectaires : http://www.cpdsi.fr/actu/dounia-bouzar-daech-emploie-des-methodes-sectaires/

Comment protéger nos jeunes du recrutement ?[ http://www.cpdsi.fr/actu/exclusif-dounia-bouzar-a-femmes-maghrebines-comment-proteger-nos-jeunes-des-recrutements-de-daech/

Inefficacité du registre de la raison : http://www.lemondedesreligions.fr/actualite/dounia-bouzar-le-registre-de-la-raison-est-inefficace-pour-parler-a-un-jeune-embrigade-22-09-2015-4987_118.php

« L’Etat islamique n’ira pas plus loin », Olivier Roy : http://www.letemps.ch/opinions/2015/11/17/islamique-ira-plus-loin

« Le jihad est aujourd’hui la seule cause sur le marché », Olivier Roy : http://www.liberation.fr/planete/2014/10/03/le-jihad-est-aujourd-hui-la-seule-cause-sur-le-marche_1114269

« Le jihadisme ne vient pas du communautarisme mais de la désocialisation », Raphael Liogier : http://www.lesinrocks.com/2015/02/07/actualite/raphael-liogier-le-jihadisme-ne-vient-pas-du-communautarisme-mais-de-la-desocialisation-11559369/

« Comment le jihad se décline au féminin », Géraldine Casutt http://www.letemps.ch/suisse/2015/04/08/djihad-se-decline-feminin

« Les jeunes djihadistes relèvent des malaises de notre société », Farhad Khorsokhavar http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Farhad-Khosrokhavar-Les-jeunes-djihadistes-revelent-des-malaises-de-notre-societe-2015-04-10-1300841

La guerre froide des “Islamologues” http://teleobs.nouvelobs.com/polemique/20160331.OBS7505/la-guerre-froide-des-islamologues.html?xtref=https%3A%2F%2Ffr-fr.facebook.com#https://fr-fr.facebook.com

Comment parler de terrorisme aux enfants (Serge Tisseron) : http://www.sergetisseron.com/blog/tragedies-du-terrorisme-comment

Dounia Bouzar : “Avec la déchéance de nationalité, le gouvernement a démoli notre travail de déradicalisation” http://www.lesinrocks.com/2016/02/15/actualite/dounia-bouzar-11805470/

Dounia Bouzar renonce à sa mission sur la déradicalisation pour protester contre la déchéance http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/02/11/dounia-bouzar-renonce-a-sa-mission-sur-la-deradicalisation_4863906_3224.html

LIVRES :

« Radicalisation », Farhad Khosrokhavar (Editions de la maison des sciences de l'homme, 2014)

« Le mythe Al-Qaida. Le terrorisme symptôme d'une société malade », Rik Coolsaet (Bierges, éditions Mols, 2004).

« Désamorcer l'Islam radical », Dounia Bouzar (Editions de l'Atelier, 2014)

« La vie après Daesh », Dounia Bouzar (Editions de l'Atelier, 2015)

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