Réflexion : Statut du rêve et possibilités thérapeutiques

Ce post est une réflexion qui fait suite à la présentation que j'ai fait de l'ouvrage Par delà Nature et Culture de Philippe Descola au séminaire d'ethnopsychiatrie du Centre chapelle aux champs. Il tente de tirer les implications en psychologie des différents statuts que peuvent avoir les rêves selon les systèmes de représentations. Un statut qui nous renseigne également sur les possibilités thérapeutiques propre à chaque système. Enfin, cette réflexion me sert également d'introduction à un autre travail sur la coopération possible (nécessaire ?) entre différents courants thérapeutiques que vous pouvez découvrir sous l'intitulé : Comment imaginez-vous guérir ?

D = abbréviation de Philippe Descola.

STATUT DU RÊVE ET POSSIBILITÉS THÉRAPEUTIQUES :

Même si ce n'est pas la finalité de l'ouvrage de Descola, son classement des ontologies m'a beaucoup intéressé dans la réalisation de mon mémoire en psychiatrie (élans et impératifs des "K"), notamment parce que les différences fondamentales qui peuvent exister entre systèmes de représentations ont de nombreuses implications sur la manière de penser l'affliction. Il en résulte de grandes différences sur ce que peuvent et ce que doivent être les thérapies.

Les souffrances sont-elles pensées comme intérieures, comme des infortunes ou des malédictions ? Le trouble est-il individuel ou est-il le symptôme d'un problème de groupe ? Le trouble est-il pensé comme interpersonnel ou collectif ? Est-il juste fait de "pensée" ou a-t-il aussi voire exclusivement des composants matériels ou relationnels ? Comment est pensée la frontière et les influences possibles entre le corps et l'esprit ? Entre les diverses instances invisibles de et hors de l'individu ?

Des questions dont les réponses seront en grande partie "cadrées" de façon profondément différente. Or, de la représentation qu'on se fait d'un problème découle (autant pour les patients que les thérapeutes) la nature et la légitimité des interventions futures. C'est pourquoi à la suite de l'article sur Par delà Nature et Culture, je tente ici d'inventorier quelques unes des implications de l'existence de 4 régimes différents :

Commençons par les systèmes les plus éloignés des nôtres, ceux issus de zones dont on a pas souvent des patients en Europe (ANIMISME AMAZONIEN et TOTEMISME AUSTRALIEN). Elles ne nous seront, il est vrai, pas d'une très grande utilité dans la clinique, mais elles ont néanmoins le mérite de nous faire savoir que certains éléments culturels très répandus ne vont pas autant de soi qu'on pourrait le penser. Ce qui nous aidera à mieux comprendre ce qui est en jeu quand ils sont présents.

Je pense par exemple à l'absence criante des ANCÊTRES dans les systèmes ANIMIQUES et TOTÉMIQUES. Absence qui s'explique selon D par le fait que le monde n'est à priori pas imaginé comme aussi morcelé que dans L'ANALOGISME, il n'est donc pas tant nécessaire de tisser des liens signifiants avec le cosmos au travers des précédentes générations.

Une absence que je suppose également liée au fait que le processus d'individuation qui se fait sur des bases très différentes des nôtres et en grande partie INDÉPENDANTE DES PARENTS. Les particularités de l'individu chez les TOTEMISTES font en effet l'objet de longues initiations dont le but est de découvrir la manière précise dont tel ou tel incarne TEL OU TEL ÊTRE DU RÊVE (être qui n'est pas un ancêtre ou un Dieu à qui faire des sacrifices ou envers qui on a des devoirs, mais plutôt un prototype, un modèle à interpréter). Prototype qui est souvent déterminé par un lieu et pas par l'affiliation à un parent.

Les « devoirs et destins » individuels semblent ainsi exclusivement liés à la façon dont on incarne son TOTEM (qui définit à la fois un caractère, un statut et des prérogatives). On est donc globalement moins obligé et contraint par ses parents que dans l'ANALOGISME où statuts et devoirs viennent des parents et des ancêtres, où l'on incarne la suite d'une lignée : où l'on porte et reçoit un (parfois lourd) héritage.

On est par contre moins seul que dans le NATURALISME où il nous faut au contraire « découvrir SEUL qui on est » à cause de cette conviction de tous que nous sommes le seul à jamais avoir été nous-mêmes. Les TOTEMISTES eux, lorsqu'ils se découvrent, découvrent concomitamment « quel avatar ils sont de quelqu'un qui a déjà existé » : on marche dans les pas de quelqu'un, on a une sorte de mentor, d'exemple, hors du champ de ses parents directs. On est porté par un être qui est supposé avoir existé un jour et existe encore quelque part.

Malgré tout, chez les TOTEMISTES, on peut bien sûr imaginer que la socialisation et l'éducation n'est pas totalement différente et que l'enfant n'est pas moins dépendant de ses parents (et d'un groupe plus ou moins étendu) que chez d'autres êtres humains, mais en terme d'héritage intergénérationnel, ou dans l'état d'esprit avec lequel les parents vont accueillir cet enfant D'UNE AUTRE ESSENCE TOTÉMIQUE QUE LA LEUR, ESSENCE À RESPECTER, il s'agit un peu plus d'accueillir un « étranger à rencontrer » dont il faut respecter l'altérité, que d'éduquer une prolongement de soi qui devra "marcher sur nos pas".

ENFIN, LE RÊVE dans le système TOTEMIQUE, s'il faut prendre au mot ce DREAMTIME, c'est le monde entier qui en procède et dirige finalement aussi bien la vie de l'individu que chaque communauté (attendu qu'il semble évoquer autant comme un passé qu'un présent toujours actif, une réalité idéale et parallèle). Le rêve, au sens du SONGE DES INDIVIDUS DURANT LE SOMMEIL n'est par contre pas très clairement évoqué chez D. La seule mention des rêves des individus dans l'ouvrage tient au fait qu'il renseigne parfois une mère sur l'IDENTITÉ TOTEMIQUE d'un enfant parce qu'elle s'est vue à tel ou tel endroit en rêve, ce qui aurait la MÊME VALEUR QUE SI ELLE Y AVAIT VRAIMENT ÉTÉ.

Ce qui donne à penser que le rêve a une valeur aussi « réelle » que chez les ANIMISTES et semble un moyen d'ENTRER EN CONTACT AVEC UNE RÉALITÉ PARALLÈLE. C'est pourquoi on peut supposer que les rêves - chez les TOTEMISTES y sont concomitamment des MESSAGES VENUS DE L'EXTÉRIEUR EN MÊME TEMPS QUE LA DÉCOUVERTE DE « SOI ». Chaque être étant un avatar particulier d'un Être du rêve. De l'initiation va découler une sorte de code de conduite et de "programme" pour l'individu (tu es comme ça et tu es là pour faire ce genre de choses).

Chez les ANIMISTES, il est en tout cas beaucoup plus clair au vu des données rapportées par D que le rêve semble être UN REEL VOYAGE vers d'autres espèces ou l'occasion pour celles-ci de visiter les hommes. LE CHAMANE et ses transes parfois induites par des produits psychotropes faisant figure de DIPLOMATE par excellence. Par le biais de sa maitrise des METAMORPHOSES, il est à même de négocier avec les autres animaux/peuples. Différent des INITIATIONS TOTEMISTES, le rêve semble plutôt dédié à dialoguer, négocier sur des problèmes actuels, j'oserais presque dire : régler des problèmes politiques avec les peuples voisins (animaux et plantes compris). Il n'est pas un message de l'au delà comme chez les ANALOGISTES, ni un message de son inconscient comme chez les NATURALISTES.

Autre aspect, les ACHUAR étudiés par D s'individualisent également sans avoir recours à des généalogies les rattachant à leurs parents. Même s'il n'est absolument pas systématique chez les ANIMISTES, le processus de réduction des têtes auxquels les ACHUAR ont recourt a en effet pour but d'incorporer le point de vue d'un ENNEMI. En tuant un ennemi on va ainsi offrir à ses enfants les qualités particulières de sa révérée victime. Un moyen d'apporter de l'ALTERITE dans le groupe concomitant au moyen d'individuer chaque enfant. On s'attendra en effet par la suite à voir émerger les qualités de l'adversaire tué dans l'enfant. Une recherche d'ALTERITE que l'on retrouve à un niveau collectif dans le rapt de femmes de tribus adverses. Un processus exclusivement pratiqué avec des groupes pratiquant les mêmes meurtres et rapts en retour. C'est-à-dire des groupes qui malgré leurs guerres incessantes partagent en fait la même culture et la valeur qu'elle octroie aux qualités offensives dans leurs éducations.

La psychanalyse – pour la situer dans ces perspectives – me semble plutôt tenir du NATURALISME avec un fond d'ANALOGISME. Elle est NATURALISTE dans la mesure où elle est fondée sur l'acceptation que le monde obéit aux lois de la physiques et de la chimie et que le monde matériel est tout à fait indépendant de la MORALE (la peste ne pourrait frapper un peuple pour le punir de ses moeurs). Raison pour laquelle la psyché y fait figure d'une sphère propre qui ne pourrait être envahie par d'autres instances comme l'ANALOGISME le conçoit aisément (avec la possession).

Par contre, L'INTERPRÉTATION DES RÊVES ET DES FANTASMES peut donner énormément de place aux ANALOGIES, les phénomènes naturels ou les animaux qui y apparaitraient y seront pensés comme des symboles d'instances intérieures (COMME LE ÇA, LE MOI ET LE SURMOI). Elle est également ANALOGIQUE dans la mesure où la psyché y est composée de plusieurs instances, même si celles-ci ne sont pas autant susceptibles d'être modifiées par l'extérieur et qu'elles ne pourraient pas quitter le corps ou être envahies par des éléments (à l'exception peut-être des auteurs évoquant la possibilité de transmissions intergénérationnelles d'inconscient à inconscient comme TÖROK, RACAMIER, TISSERON, etc.). Elle est enfin ANALOGIQUE dans l'importance qu'elle donne au PASSÉ, aux ASCENDANTS et aux RÉPÉTITIONS INTERGÉNÉRATIONNELLES. Par cela elle induit – même si c'est souvent pour s'en libérer – que l'on est le fruit de son rapport aux premières relations.

Contrairement par exemple aux thérapies cognitivo-comportementales qui s'inscrivent beaucoup plus dans le PRÉSENT, dans la confrontation au « réel » entendu comme la NATURE, c'est-à-dire ce qui resterait d'une situation quand on en a ôté la subjectivité humaine. Technique semblant plus exclusivement NATURALISTE tant elle semble construite sur la tentative HORS PASSÉ ET HORS RELATION de modifier des comportements par la « correction des idées fausses » et la lutte contre la « déformation de la réalité ». Soit un vocabulaire positiviste emprunté aux sciences exactes où l'objectivation semble ENTENDUE COMME L'ÉRADICATION DE LA SUBJECTIVITÉ (elle même pensée comme la source du trouble).

ANALOGIQUE l'est enfin aussi la SYSTÉMIQUE (née des travaux de l'anthropologue GREGORY BATESON) qui considère LES TROUBLES D'UN INDIVIDU COMME LES SYMPTÔMES D'UN GROUPE et va chercher dans les modifications de l'entourage le rétablissement de l'équilibre et de la personne et du groupe dans un mouvement simultané. Elle reste néanmoins NATURALISTE, car les entités considérées comme pertinentes dans « l'entourage » sont exclusivement composés d'êtres humains.

Dans l'ANALOGISME au contraire, les rapports microcosmes/macrocosmes impliquent de nombreuses possibilités d'influences dans les deux sens, entre des invisibles, soi et les autres. C'est pourquoi les RÊVES y sont des cocktails entre l'expression d'instances intérieures et extérieures. Pensé comme des MESSAGES et de SIGNES octroyés en partie par l'extérieur, les rêves des analogistes ne se limitent pas à des méditations intérieures. Ils parlent du passé et de l'avenir, mais plus encore, à cause du grand nombre de composants possibles dans l'intériorité et de la possibilité que ceux-ci entrent et sortent, ces échanges avec les INVISIBLES peuvent avoir une portée PENSEE comme REELLE : "si je suis dans tel ou tel état, c'est que quelque chose est vraiment entré ou sorti de moi" ou "si je suis dans cet état c'est que telle personne ou telle instance est parvenue à m'atteindre de telle façon".

Car dans l'ANALOGISME, parce que la place de toute chose se définit par rapport à celle des autres, les raisons de l'infortune ou du déséquilibre ne sont jamais jugées comme exclusivement intérieures. Les thérapies analogiques (sorcelleries, etc.) constituent donc une sorte de systémique 2.0 intégrant de nombreux éléments non-humains. La logique du microcosme et du macrocosme induisant que si l'affligé peut être affligé à cause d'éléments éloignés, il peut tout aussi bien lui-même affecter ces éléments éloignés, c'est pourquoi, ce système « impose » des traitements collectifs impliquant les entourages (au sens large).

Système que l'on peut voir négativement en disant qu'il souligne notre dépendance aux autres et au monde extérieur, mais qui peut tout aussi bien être vu comme une opportunité : de nombreux recours sont en effet possibles pour sortir les personnes de l'affliction. De plus, les malheurs des affligés pouvant se répandre, dans une certains mesure le malheur de quelqu'un oblige le collectif à s'intéresser à son état, ce dont le NATURALISME peut souvent faire l'économie en attribuant les troubles aux individus tantôt via la corps (DSM), tantôt via des troubles pensés comme intrapsychiques notamment via les catégories de la psychanalyse, tantôt via la volonté de l'individu dans les TCC.

Enfin, dans l'ANALOGISME, il n'y a pas, ici, comme dans le NATURALISME, de stigmatisation des personnes affligées, pas d'association définitive entre le trouble et la personne : puisqu'on est (provisoirement) possédé, on est pas dans son fondement psychopathe, psychotique, etc.

En conclusion, on peut dire qu'en ANALOGISME, les rêves sont des messages envoyés par de nombreuses instances. Le rêve est donc une tentative de communication qui attend une réponse, il n'est pas là que pour donner à penser, à réfléchir ou à méditer. Le malheur est le fruit d'une ACTION et donc, en retour, IL Y A QUELQUE CHOSE À FAIRE. ON PEUT ET PARFOIS ON DOIT IMPLIQUER LES AUTRES : LE RESULTAT NE PEUT PAS ÊTRE QU'INTRA-PSYCHIQUE.

Comme en ANIMISME où on pense l'affliction comme des vendettas des voisins (animaux compris), inutile de chercher uniquement des « façons de voir les choses » qui mettraient du baume au coeur, ferait voir le réel autrement ou intégrerait mieux les composants de la personnalité, sans modifier la situation. ANALOGISTES et ANIMISTES sont entre guillemets plus pragmatiques au niveau des thérapies : dans les deux cas, il s'agit de négocier avec des invisibles à renvoyer le malheur d'où il vient (ou ailleurs) et/ou à faire la paix. Rituels thérapeutiques et rêves pouvant être tout autant des lieux de contre-attaques, de défense que des lieux où s'obtiennent des compromis. Les THERAPIES y sont des lieux d'ACTIONS pas des lieux de méditations préalables à l'ACTION.

Comme dans la systémique mais en intégrant des instances invisibles et parfois non-humaines, les possibilités thérapeutiques d'un individu dans l'ANALOGISME ou l'ANIMISME sont donc à penser comme les moyens de mettre en oeuvre un RÉTABLISSEMENT DE L'ÉQUILIBRE DANS UN SYSTÈME dont le patient n'est qu'un élément.

Au contraire, dans le TOTEMISME et le NATURALISME (à l'exception de la systémique), les thérapies ou les rites d'initiations semblent davantage pensés comme des approches de type méditative, des moments de découverte de soi qui vont éventuellement servir APRES dans l'action. La différence entre les deux tient peut-être à la grande solitude/liberté qu'organise le NATURALISME. Car si le TOTEMISTE va à la découverte d'un "lui" qui est la forme particulière d'un ÊTRE DU RÊVE et reçoit ainsi des repères pour exister, le NATURALISTE (dont l'intériorité sera pensée et valorisée comme unique) n'est appelé à se découvrir que seul, empreint d'influences mais sans véritable modèle, à part ceux que là encore il s'est choisit lui-même.

Une telle posture est probablement féconde pour susciter la créativité et libérer du poids de certains héritages, féconde tout particulièrement pour ceux qui se distinguent dans un tel système (ils peuvent ainsi s'attribuer beaucoup de mérite). Mais à cause de cette supposée « INTÉGRITÉ PSYCHIQUE » PLUTÔT INNÉE, les afflictions « dites » PSYCHOLOGIQUES (un terme qui en soi sous-entend déjà qu'elles ne sont pas majoritairement relationnelles ou contextuelles) seront plutôt placées soit sous la responsabilité de l'individu (incapable de trouver une solution à ses "conflits intérieurs") soit expliquées par le CORPS (psychiatrie lourde expliquée par des prédispositions génétiques articulées à un stress environnemental). Un système qui considère donc à priori peu ou moins que les autres l'environnement de la personne.

Conclusion transversale : de la plasticité du rêve

Dernière remarque générale, il est assez interpellant de voir que des visions aussi différentes des rêves n'ont pas été contrariées par les rêves eux-mêmes ! En effet, alors que les fonctions qu'on lui donne et les contenus « attendus » par les individus et les groupes sont si différents, il est remarquable de voir comme les rêves ont « offerts » à toutes ces sociétés des réponses suffisamment cohérentes que pour leur permettre de perpétuer leur système de représentations.

Chaque système d'organisation semble ainsi donner sens au rêve d'une certaine manière et le "rêve répond" de façon suffisamment plastique et convaincante que pour respecter cette vision. Il va ainsi accompagner le système, prendre en partie la forme attendue pour donner sens au monde en intégrant les manifestations singulières (individuelles) qui seront lues grâce aux catégories collectives.

Une plasticité et une diversité de statut qui donne à penser que LA SEULE PROPRIÉTÉ INTRINSÈQUE du rêve semble de FAIRE DE CONCERT ÉCHO AU VÉCU INDIVIDUEL ET AUX SENS COLLECTIFS DONNÉS PAR LE GROUPE. Le rêve semble ainsi - comme les MYTHES ET LES IDEAUX - mais de façon vécue par les individus, donner des « possibilités de mises en sens de l'expérience » articulant l'individuel au collectif. Il participe ainsi paradoxalement à rendre vraisemblable, car vécu, un système de représentations particulier. Il est presque partout, mais de façons très différente, un moyen puissant d'intérioriser un système, de l'interpréter, de se l'approprier, de le vivre à sa façon.

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