Réflexion : Comment imaginez vous guérir ? Deuxième partie (version ethnopsy)

Dans la lignée de la réflexion au même titre - Comment imaginez vous guérir ? Première partie - ce second volet explore davantage les implications d'un tel questionnement en tenant compte des différentes manière de se représenter l'affliction dans les systèmes de représentations répertoriés par l'anthropologie.

LE CHOIX DES PATIENTS (quels que soient leurs horizons) : COMMENT-IMAGINEZ VOUS GUÉRIR ?

Comme le premier volet de ce questionnement, cette amorce de réflexion est une sorte d'APPEL.

Au vu des constats permis par les différentes manières de penser thérapies et rêves (voir : Statut du rêve et possibilités thérapeutiques), nous voyons que ces derniers ne sont pas que des moyens de guérir. Ils s'inscrivent et ainsi réaffirment en même temps un système de sens particulier. Donner du sens à l'affliction est en effet un préalable à toute thérapie. Il faut une grille de lecture pour faire des diagnostics et des diagnostics pour faire des thérapies.

Autrement dit on pourrait dire que toute thérapie est un rituel au sens de l'actualisation de certaines représentations. Elle s'appuie sur des valeurs autant qu'elle les transmet.

Par exemple, quand un pédopsychiatre attire l'attention d'une maman sur l'enfant pour lui faire écouter/regarder/sentir ce que son bébé lui « dit de comment il vit la situation actuelle », il pratique – selon moi – une sorte de rituel visant à développer la "représentation occidentale" (fondée notamment par Françoise Dolto) qui prête extrêmement tôt aux enfants une qualité de « personne » distincte. Il participe à fabriquer cette sorte de "personne propre" (que notre culture tend à produire très tôt). Système qui va inscrire nos enfants presque dés la naissance dans des rapports interpersonnels "d'égal à égal" (davantage que d'autres cultures) avec les autres êtres humains. Je dis « représentation » et non pas « croyance » ou « fait », car « prêter » cette qualité à cet enfant va dans une certaine mesure la « faire exister ».

Remarque : j'ai pris cet exemple choisi volontairement dans la sphère occidentale, mais il va de soi que j'aurais pu dire la même chose de n'importe quelle catégorie de thérapeute : un sorcier (largement soutenu par sa société) va faire exister ses esprits, un psychanalyste faire exister l'inconscient freudien, un psychiatre ses symptômes positifs ou négatifs et une chamane ses voyages hors de son corps, un comportementaliste coachera ses patients à voir d'une plus juste manière la réalité, mais même si ça fonctionne, ce sera au moins autant à mon sens, parce que le coach aura transmis sa conviction, sa foi en sa technique et que le patient s'y sera prêté au point d'en être convaincu et imprégné. Dans aucun des cas cela n'aurait été ni un pur produit de l'imagination du thérapeute, ni la compréhension de la vérité nue : l'homme ne peut que mobiliser un système de sens lui permettant de "découper la réalité", les problèmes et les entités pour tenter de traiter ses patients.

Quelle que soit le système, la transmission des représentations sera en effet en grande partie une « prophétie auto-réalisatrice » non seulement parce qu'elles ont toutes une histoire ayant fait leurs preuves empiriquement mais aussi parce qu'elle s'intériorise par la fréquentation des pairs et des ascendants.

La représentation de l'enfant que le pédopsychiatre fait exister chez sa mère et peu à peu chez l'enfant, est je le précise d'ailleurs tout à fait noble et respectable : on a peut-être jamais autant qu'en Occident à l'heure actuelle fait attention et donné autant de valeur aux idiosyncrasies des enfants et ainsi développé certains potentiels d'expressions et de communications de façon précoce. Nous utilisons et développons le potentiel humain d'une certaine manière. Nous ne faisons pas que le découvrir, nous le déployons de façon particulière.

Mais parce que nous venons de voir à quel point il existe des représentations différentes et qu'aucune ne va de soi, qu'elles ne forment pas des êtres humains ayant les mêmes pouvoirs les mêmes capacités d'attention pour certains éléments du réel, dans une certaine mesure, chacune d'entre elle - aussi noble soit-elle - est aussi, en même temps, une forme de « propagande ». Un terme laid que je choisis à dessein car souvent la représentation et transmise comme "si évidente" qu'elle s'impose comme un "fait de nature".

Et parce que toute thérapie s'appuie sur un système mais est donc en même temps une occasion de le répandre, il me semble qu'il serait pertinent de favoriser un choix éclairé des patients sur la nature des procédures dans lesquelles ils s'engagent. Autant afin de favoriser leur implication, mais aussi afin de savoir si on est compétent pour traiter le patient "comme il se l'imagine" ! Bien sûr, je suppose que certains n'ont peut-être pas d'idées arrêtées sur comment cela doit se passer et se laisseront peut-être volontiers tenter par une nouvelle expérience. Notre système de représentation, peut-être nouveau pour certains peut très bien être le bienvenu.

Mais parce que la santé mentale est un problème extrêmement complexe, qu'elle est étroitement liée à la santé tout court et aux relations qu'on entretient avec les autres, enfin parce qu'il est lié l'énergie que le patient va mettre en jeu - en fonction de sa manière de se représenter le problème - je trouverais pertinent que chaque courant assume qu'il a - qu'il est en quelque sorte - un "agenda politique". Et qu'avant de tenter d'y plonger ses patients, il serait pertinent d'analyser sommairement le système de représentations de son patient.

COMMENT-IMAGINEZ VOUS GUÉRIR ?

Il ne me semble pas rare qu'une telle démarche soit parfois tout à fait sommaire, voire inexistante. Que les courants psychologiques se défendent parfois de manière dogmatique en se pensant comme "la" bonne, voire la "seule" explication des troubles. Une tendance peut-être logique en Occident, car pour être une "vraie science", une science "dure", rien de tel que de tenter de se hisser dans le monde des lois immuables et universelles de la Nature. N'être que le système d'une culture ou une voie parmi d'autres n'est pas très gratifiant.

Sur le terrain, certains également penser que si le patient est venu jusque chez lui, c'est qu'il s'est renseigné, connait le courant qu'il représente et l'a choisit. Je pense si certains se sont renseignés et pensent avoir compris un courant qu'ils ont choisis, ces représentations sont parfois très parcellaires et erronées, que de toutes manières, elles ne préparent pas forcément à la façon de faire du thérapeute en question et qu'à côté de ceux qui pensent savoir où ils vient, bon nombre de personne arrive via le bouche à oreille, pensant aller vers quelqu'un de bien.

Non, de nombreuses personnes n'ont pas forcément imaginé clairement comment elles pourraient s'en sortir, ni imaginé ce qu'implique le choix de tel ou tel chemin. C'est pourquoi leur poser une telle question, ou plutôt entamer une dialogue pensé comme préalable, mettrait je pense en scène leur manière d'imaginer l'affliction, ses relations avec soi et les autres, ce qu'elles sont prêtes à mettre en oeuvre comme énergie et dans quelle direction. Un tel dialogue permettrait d'identifier l'approche dans laquelle le patient sera le plus impliqué. Parfois pas toujours en lui obéissant aveuglément.

Ni chasse gardée d'une culture, ni vérité absolue, tout courant thérapeutique me semble enfin pouvoir être pertinent et ce, d'où que vienne le patient. C'est pourquoi cette cartographie des ONTOLOGIES que j'ai tenté d'expliciter dans l'article Les ontologies de Descola pourrait me semble-t-il servir de base à une sorte d'ENTRETIEN d'ORIENTATION préalable à la THÉRAPIE, notamment pour les patients d'origine étrangère.

Car même pour les patients étrangers ou d'origine étrangère, le NATURALISME (nom que donne Descola a l'élément le plus structurant de notre système de représentation) est arrivé en AFRIQUE. Peut-être que certaines personnes, même si elles sont encore marquées par des représentations ANALOGIQUES (autre mot clé explicité dans le texte dédié à Descola), n'ont pas envie de rester aussi dépendante de leur entourage. Car l'analogisme organise une interdépendance aux siens de manière intrinsèque beaucoup plus prononcée que les systèmes occidentaux. Si le désir n'est pas ou plus là, ne serait-il pas intéressant, dans ces cas, d'accompagner cette désaffiliation non pas parce qu'elle serait primitive ou superstitieuse mais simplement parce qu'elle est vécue comme aliénante et qu'elle n'est pas souhaitée.

Au contraire, peut-être enfin que les affligés d'ici, y compris les "dits" psychotiques occidentaux (prisonniers d'étiquettes humiliantes et déshumanisantes (voir l'article : Comment guérir de ce que l'on est censé « être » ?) trouveraient tout à fait intéressant d'être pris au sérieux à la manière des l'ANALOGISTES quand ils disent entendre des voix provenant d'instances invisibles. Cela pourrait être une manière de comprendre les problèmes présents dans leur entourage en les abordant de façon diplomatique. Même si cette approche est quelque peu déployée dans l'article ci-dessus, j'expliciterai davantage ce que j'entends exactement diplomatique dans un futur post qui aura pour titre : L'INVISIBLE COMME TIERS.

Un choix d'orientation n'aurait d'ailleurs pas a être définitif. Peut-être que l'on pourrait commencer à aborder le problème d'une manière pour arriver ensuite à la conclusion (collégiale avec le patient) qu'il serait peut-être pertinent de prendre le schmilblick par un autre système de sens.

Pour rester dans les courants occidentaux, on pourrait tantôt commencer par des TCC moins confrontantes à des passés douloureux, puis après quelques résultats gratifiants narcissiquement, un nettoyage de fond serait peut-être plus aisé et souhaitable à mettre en oeuvre via la psychanalyse. Peut-être qu'après une grosse découverte par la psychanalyse, une approche systèmique qui va gérer l'impact sur les relations - qui ont découlés du changement de position dans les relations du aux prises de conscience - serait pertinente à mettre en place. Je pourrais multiplier les exemples dans tous les sens. L'idée est simplement de négocier le cadre avec le patient et d'ainsi le prendre au mieux au sérieux.

Bref, attendu que les systèmes de représentations induisent des possibilités thérapeutiques particulières, attendu que chaque thérapie cache un agenda politique (l'affiliation à son système de représentations), il me paraitrait souhaitable et efficient d'orienter les patients vers une approche en accord avec leur système de représentation (actuel) d'où qu'ils viennent.

Souhaitable, car un des fondements de notre société est l'importance qu'elle donne au consentement, au choix individuel. Voilà un domaine parmi d'autre où la promotion d'un choix éclairé vaudrait selon moi d'être davantage promue. Efficient aussi, car comment se donner les meilleures chances qu' une thérapie soit investie, qu'en partageant avec les patients les perspectives sur lesquelles on va s'appuyer pour chercher la sortie de l'affliction ? Qu'en contrôlant en cours de route que c'est toujours le meilleur moyen de travailler le problème ?

Il n'est en tout cas pas - selon moi - de technique qui paraisse en soi, dans l'absolu, plus efficiente que les autres. Chaque thérapie s'appuie sur une façon de se représenter l'être humain, son intériorité, son rapport aux relations et au monde. Elles ont chacune les avantages de leurs inconvénients. Chacune des qualités et des biais propres. C'est pourquoi au vu des convertis de tous bords que produit la mondialisation, il n'est plus de raison en soi (si jamais il y en eu une) de limiter par principe sorcellerie ou chamanisme aux "autres" et psychanalyse, systémique, TCC et psychiatrie aux uns.

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