Qu'est-ce que l'anthropologie ?

Si vous n'en avez aucune idée, si vous en avez une vague idée ou, si vous avez plutôt envie de savoir ce qu'elle représente pour moi... Ce post est l'occasion de se mettre sur la même longueur d'ondes avant de voir ce que j'essaie d'en faire moi-même.

Définition :

Commençons simplement par la définition que propose le site linternaute : Anthropologie désigne l'étude scientifique de l'homme, des groupes humains, sous tous leurs aspects, aussi bien l'histoire physique que la culture.

Et complétons par l'introduction que propose Wikipédia : (...) Elle tend à définir l'humanité en faisant une synthèse des différentes sciences humaines et naturelles. Le terme anthropologie vient de deux mots grecs, anthrôpos, qui signifie « homme » (au sens générique), et logos, qui signifie parole, discours.'

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Une science holistique :

Cette acceptation du mot sous-entend déjà que l'anthropologie est composée de branches : par exemple l'anthropologie physique, qui cherche par la découverte d'os et de fossiles à retracer notre évolution jusqu'à aujourd'hui. Elle cherche ainsi à comprendre l'évolution de notre morphologie et ce que cette morphologie dit des modes de vie de nos ancêtres. Pour y arriver, elle sera notamment aidée de l'archéologie, qui étudie aussi "nos traces" et tente de leur donner du sens. On voit d'emblée que pour comprendre ce qu'on cherche à comprendre, il est nécessaire de croiser les données de plusieurs sciences. Enfin, il y a l'anthropologie sociale et culturelle - à laquelle je tente de participer - , qui va quant à elle, étudier les groupes vivants.

Contrairement aux sciences exactes, délimiter le champ d'étude n'est pas aisé, c'est d'ailleurs pour moi, tout l'intérêt que j'y trouve. Les physiciens s'arrêtent là où la chimie commence, la chimie s'arrête là où la biologie commence. Alors évidemment avec le temps, il y a des rencontres comme la biochimie. Mais l'anthropologie, parce qu'elle embrasse l'humanité dans tous ses aspects inclus plusieurs dimensions. Elle est une science plus holistique, c'est-à-dire qu'elle doit faire des liens entre des domaines variés pour faire émerger du sens. A l'extrême inverse un laboratoire de physique va créer des protocoles de recherche où il isole au maximum les particules ou forces en jeu, de façon à contrôler totalement son expérience et tirer ainsi ses conclusions. Parce qu'il peut isoler les facteurs qu'il veut étudier, il va pouvoir répéter ses expériences et finalement prédire parfois très précisément les résultats. Raisons pour lesquelles ont appellent ces sciences - comparées aux sciences humaines - des sciences exactes ou dures.

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En anthropologie, on ne peut pas isoler les facteurs, aujourd'hui moins que jamais. Il y a quelques décennies encore, on pouvait parfois trouver une ethnie "pure" qui n'avait presque pas eu de contact avec d'autres groupes. On écrivait alors des livres où on expliquait que les "tels" sont "comme ci" et les "untels" sont "comme cela". Aujourd'hui, au travers de la mondialisation, à savoir le mouvement de personnes, de savoirs, de techniques et de denrées, se produisent des modifications socio-culturelles allant dans de nombreuses directions. Et si des modes de vie ont disparus, si une certaine uniformisation est à l'oeuvre, la mondialisation produit également de la différence, des mélanges, des syncrétismes et des bricolages. L'anthropologie sociale et culturelle, après un moment d'angoisse, à toujours de beaux jours devant elle, comme en atteste par exemple le "Haka" (danse rituelle Maori) pratiquée par l'équipe - si cosmopolite - de rugby de Nouvelle Zélande, les All Blacks. Autrefois cette danse visait à impressionner les adversaires avant une guerre, mais voici que les Hakas sont "recyclés" pour impressionner l'équipe adverse mais aussi porter l'identité actuelle des néozélandais.

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Enfin, pour revenir à notre groupe "pur" que nous aurions peut-être voulu isoler en imitant les sciences exactes... Les anthropologues ont vite constatés que le simple fait de venir observer... le faisait déjà en partie changer ! Et de toute manière, même un groupe isolé, qu'est-ce sinon des centaines de personnes et de personnalités qui interagissent au quotidien et interprètent le mode de vie local en le faisant changer petit à petit. Ce sont des rapports de genre, de clans, de castes, de classes, de générations, de métiers. Une manière de distribuer les rôles et souvent des hiérarchies, une manière de pratiquer les échanges, une éthique, une foi, une justice, une manière de penser la médecine et la mort, de traiter son passé, son présent et son avenir, des idéaux, des arts et enfin, une manière particulière d'interagir avec un environnement.

Être anthropologue, même si on ne s'intéresse qu'à un seul aspect, perdu dans tous ces facteurs, c'est tenter au mieux de tenir compte de tous les autres, car chez l'homme, on ne comprend pas vraiment le sens d'une action si on ne l'inscrit pas dans le système qui le lui donne.

La science de l'altérité :

Une autre spécificité de l'anthropologie sociale et culturelle était autrefois liée au fait qu'elle ne s'occupait que des groupes vivants "ailleurs". Elle laissait l'étude des gens d'ici aux sociologues (qui étudie aussi les groupes). L'anthropologie était ainsi, comparée à la sociologie, l'étude de l'altérité. Ces deux sciences différaient également par leurs méthodes. Les sociologues usaient davantage de protocoles standardisés, d'échantillons représentatifs consignaient des milliers de questionnaires pour avoir des résultats quantitatifs dits représentatifs, alors que les anthropologues via la technique de l'observation participante, vivaient avec leur groupe et menaient plutôt des questionnaires semi-inductifs (dans lesquels on improvise pour s'adapter à son interlocuteur).

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Là où souvent le sociologue avait beaucoup de données comparables, mais toutes écrites ou verbales, obtenues de la même façon, l'anthropologue croise différentes sources : des paroles, des écrits, l'observation des relations et de ces aspects non-verbaux, ainsi que ses propres expériences, vécues en personne. Une posture plus impliquée et qualitative dans l'anthropologie, se distinguait d'une posture plus distante et quantitative dans la sociologie.

Aujourd'hui, d'une part les méthodes qualitatives de l'anthropologie sont souvent utilisées par les sociologues, d'autre part les anthropologues étudient souvent certaines catégories de "gens d'ici" (on parle d'anthropologie du proche), à savoir des publics spécifiques ayant en partie une "culture propre" à cause de l'habitat dans un même quartier, de l'appartenance à une entreprise ou à un métier, à un mouvement social particulier, ou une communauté de pairs partageant un même centre d'intérêt. Cela pourrait être : les bandes urbaines, les traders, les gamers, les usagers des sites de rencontre, les travailleurs des pompes funèbres et même les chercheurs en sciences exactes !

Pas d'humanité sans culture :

En effet, même si les chercheurs des sciences exactes peuvent répéter leurs expériences et prédire les résultats, même si leurs inventions fonctionnent, cela ne veut pas pour autant dire que leurs processus sont exempts de culture. Les questions que l'on est capable de se poser, la manière de se les poser, les expériences qu'on choisi de faire, les méthodes qu'on met en oeuvre, la manière de comprendre et de raconter les résultats, la quantité d'énergie qu'on consacre à telle ou telle question. Qu'est-ce qui jugé comme prestigieux dans ces quêtes ? Quel effet les questions économiques produisent-elles sur les recherches, tout cela façonne en partie une mentalité, un état d'esprit, un "cadre à penser". En anthropologie, on appelle l'ensemble des éléments formant une manière de voir le monde un système de représentations, ou une culture. Cette culture se construit grâce à de nombreux éléments comme la langue par exemple.

Un aspect que je me propose de reprendre par un exemple pour tenter de rendre tout cela un peu plus concret : les inuits ont plus de 10 mots pour qualifier la neige, là où nous n'en avons qu'un. Le fait de vivre dans leur univers et d'y développer des savoirs faire spécifiques, les a probablement poussé à être plus subtils dans ce domaine que la plupart des langues occidentales. Nous sommes "grossiers" avec la neige, probablement parce qu'on n'a pas besoin de si bien la connaitre. A l'exception peut-être des skieurs, qui eux inventeront et utiliseront peut-être déjà plus de mots... On parle de poudreuse, ce qui qualifie en même temps un type de neige et la facilité avec laquelle on va pouvoir skier dessus. Ce qui montre que lorsque l'on invente des mots, ils ne décrivent pas que des choses existant dans l'absolu. Pour la définir on parle (souvent inconsciemment) de la relation qu'on a avec elle.

Une table par exemple, n'est pas en soi en fer ou en bois, elle n'est ni haute, ni basse, ni ronde, ni rectangulaire. On reconnait les tables à l'usage que nous en faisons. Tout cela pour dire que la langue, comme d'autres éléments, participent à construire des concepts qui ensemble participent à façonner une façon de voir et de vivre le monde. La culture construit ainsi une vision du monde, un système de représentations sans lequel nous ne pourrions avoir accès à la réalité. L'être humain ne peut se passer d'un cadre à penser (définit collectivement) qui a toujours ses loupes, ses zones d'ombres et ses mythes fondateurs. Ils permettent de voir certaines choses et pas d'autres, de focaliser l'attention sur certains aspects, de survaloriser certains aspects au détriment d'autres, de se donner des buts collectifs, des règles pour vivre ensemble. La modernité n'y échappe pas plus que les autres cultures. Les trois piliers de son mythe fondateur serait selon Bruno Latour : l'objectivité scientifique, la rentabilité économique et l'efficacité technique. Des idéaux que nous tentons de mettre en oeuvre.

Une anthropologie des sciences ?

Si j'évoquais la culture dont sont empreintes même les sciences exactes, c'est que je suis justement moi-même intéressé et engagé dans une telle démarche, plus particulièrement dans le domaine des psychologies. J'ai fait mon mémoire d'anthropologie en psychiatrie et depuis, je m'efforce de me spécialiser dans une anthropologie des psychologies occidentales, cheminement qui me fait étudier les différentes manières dont nous nous représentons la santé mentale, en les comparant à celles d'autres groupes.



Autre élément de définition sur lequel on peut se poser un instant avant de conclure : on utilise parfois indistinctement le mot "anthropologie" (tradition anglo-saxonne) et le mot "ethnologie" (tradition française). Pour ma part, je trouve assez pédagogique et fonctionnel de distribuer plutôt ces termes comme suit :

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L'ethnographe accumule des données sur un groupe en le fréquentant, il consigne et détaille tout ce qui se passe autour de lui. Avec tout cela, il fait une ethnographie. Ensuite, en croisant les écrits, le verbal et le non-verbal ainsi qu'avec celles des autres anthropologues ayant été sur ce même terrain, il va tenter de comprendre les logiques de l'ethnie : il fera de l'ethnologie. Enfin, il peut tenter de croiser cette ethnologie avec d'autres ethnologies pour essayer de comprendre, ce que le croisement de toutes ses études nous dit de l'être humain en général. Quand ses constats locaux servent des constats globaux touchant l'humanité entière, il fait de l'anthropologie.

L'anthropologie prospective impliquée :

Dernière précision, il existe des courants en anthropologie. Pour ma part, ayant choisi de faire mes études à l'Université Catholique de Louvain, je me réfère à un courant bien particulier appelé "Anthropologie prospective impliquée". Des mots définissant à la fois un projet et les grandes lignes d'une éthique que je tente de faire mienne :

Prospective, en opposition à rétrospective, cette anthropologie ne tente plus de faire des ethnographies locales visant à décrire des peuples, des modes de vie, comme des entités stables, pures et distinctes. Il s'agit plutôt ici, de faire une anthropologie des mouvements, des dynamiques, des tendances, des changements issues des rencontres, des métissages, des bricolages. Cette forme d'anthropologie tente de penser les conséquences de ces transformations. De faire de la prospective.

Impliquée, elle l'est d'au moins deux manières. D'abord, l'implication consiste à avoir l'éthique de signaler d'où on parle. De ne pas céder à la tentation de se donner des allures objectives par le style et le ton, en omettant de spécifier les rapports subjectifs qu'on à son sujet, voire les intérêts personnels (ou financiers) qu'on peut avoir. Il s'agit de s'efforcer de se décrire comme un protagoniste de son terrain parmi d'autres, pas moins indépendant, pas plus neutre ou pur que les autres. D'avouer ses biais. Avec l'idée que la meilleure manière de tendre à l'objectivité en science humaine est de traiter de sa subjectivité. De l'inclure dans la réflexion. Non pas pour arriver à l'objectivité grâce à la prise de conscience de sa subjectivité. Mais plutôt d'y tendre le moins mal possible en incluant dans son travail notre irréductible subjectivité.

Impliquée enfin, elle le sera dans les résultats de ses recherches. Parce qu'aujourd'hui le monde est si interconnecté, il n'est plus possible d'écrire des livres sur des peuples ou des groupes et d'offrir ces constats et ces observations en pâture au reste du monde sans la moindre considération pour ceux que ces recherches exposent. Car si les photons se moquent que leur intimité soit exposée, les êtres humains ne le vivent pas spontanément très bien. L'édition et le partage des informations avec le monde extérieur doit donc tenir compte des conséquences qu'elles auront pour les sujets de la recherche. Il implique de la part du chercheur une considération particulière pour son terrain. L'anthropologie prospective impliquée pense donc qu'elle a une responsabilité vis à vis des gens qu'elle étudie.

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