Intervention : les ontologies de Descola

Philippe_Descola_par_Claude_Truong-Ngoc_octobre_2014.jpgCe LONG article résume l'ouvrage majeur de l'anthropologue PHILIPPE DESCOLA (Par delà Nature et Culture) afin de transmettre aux thérapeutes du séminaire d'ethnopsychiatrie du Centre Chapelle aux champs, les bases de cette grille de lecture. L'idée étant dans un second temps de tenter d'en dégager les implications en psychologie. Ce que je tente par exemple de faire dans une autre réflexion : Statut du rêve et possibilités thérapeutiques.

Abréviation : D = Descola

Présentation de l'ouvrage "Par delà Nature et Culture" de PHILIPPE DESCOLA

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Qui est Descola ?

41rrJJ2PjpL._SX346_BO1_204_203_200_.jpgPhilosophe de formation, Philippe Descola fait par la suite une thèse d'anthropologie sur les Achuar (un des sous-groupe du groupe Jivaro) en Amazonie, sous la direction de Claude Levi-Strauss qu'il nomme « La Nature domestique ». Un nom qui illustre déjà comment D questionne la manière dont les occidentaux pensent la Nature, thématique centrale de son oeuvre. Une remise en question que D découvre sur son terrain car dit-il : "La Nature n'existe pas (au sens où nous l'entendons) chez le groupe qu'il a étudié."

Nous y reviendrons abondamment.

En juin 2000, D succède alors à Françoise Héritier à la chaire d'anthropologie du Collège de France qu'il renomme du curieux oxymoron Anthropologie de la Nature pour des raisons connexes :

"J'ai choisi ces deux termes à dessein pour pointer du doigt le phénomène suivant : dans la conception moderne du monde, la nature est considérée comme séparée des activités humaines, alors que dans bien des sociétés ce n'est pas le cas. Mon idée est de montrer qu'il faut dépasser cette séparation entre les sciences de la nature et celles de la culture pour progresser dans notre compréhension du monde." extrait d'un entretien avec Marie-Laure Théodule dans le mensuel LA RECHERCHE n°374 daté avril 2004 p.63

Pardela.jpgPoursuivant cette réflexion sur la Nature initiée avec les Achuar, il va ensuite écrire un vaste ouvrage de théorie anthropologique, « Par delà Nature et Culture » (2005) où il va tenter d'identifier ce qu'il appelle des grands schèmes organisateurs de l'expérience.

Cet ouvrage - dont je vais dans les lignes qui vont suivre de vous résumer les grandes lignes directrices - va ainsi nous emmener aux 4 coins du monde, et constitue une tentative de trouver ce que j'appellerais non pas des cultures, mais les briques élémentaires dont chaque culture serait composée.

L'ouvrage est ainsi fondé sur le pari abondamment argumenté qu'il existerait quelques schèmes fondamentaux organisant l'expérience humaine. Il identifie des schèmes primaires tournant autour de la question de l'identification (qu'est-ce que je considère comme moi ou différent de moi) et les appellent des ontologies. Il en détecte 4 (Animisme, Naturalisme, Totémisme et Analogisme) puis évoque pour les compléter des schèmes secondaires dits également « schèmes de relation » tournant notamment autour de questions forts débattues en anthropologie comme le don ou de l'échange, auxquels il ajoute les schèmes complémentaires de la prédation, la protection, la transmission et de la production.

Selon D, de nombreux autres sous-schèmes existeraient, et s'ils ne sont tous développés dans l'ouvrage, leur mention lui de préciser que - malgré tout ce qu'il va déployer - il est bien conscient qu'aucune culture ne se résume à la simple imbrication d'un schème primaire avec un secondaire.

Avant de plonger dans ces 4 ontologies, je précise que je conclurai cet exposé, par un petit essai personnel tentant de mettre en évidence les implications de ces ontologies sur la manière de penser le rêve dans chaque système et du coup, sur ce que cela nous dit des thérapies possibles.

LA DISTINCTION NATURE/CULTURE EN QUESTION :

Dans la première partie de son ouvrage D. raconte comme sont terrain- chez les Achuar d'Amazonie - l'a progressivement questionné sur l'évidence occidentale de la Nature.

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Il l'introduit ce questionnement par une anecdote de terrain : une femme se fait mordre par un serpent. Une infortune immédiatement comprise comme une vengeance de Jurjiri (l'esprit mère du gibier), conséquence d'un massacre de singes laineux réalisé il y a peu de temps par le mari de cette femme. Suite au cadeau qu'on lui avait fait d'un fusil, cet homme aurait en effet tué plus d'animaux que nécessaire et aurait même laissé s'enfuir un singe blessé. Le groupe se demande alors si le singe n'est pas mort sans avoir pu consulter le "chamane de son espèce". D comprend que le mari aurait ainsi manqué à l'éthique de la chasse et rompu une convention implicite qui lie les Achuar aux esprits protecteurs du gibier.

Un homme lui explique : « Les singes laineux (...), tous ceux que nous tuons pour manger ce sont des personnes comme nous. (...) nous devons respecter ceux que nous tuons dans la forêt car ils sont pour nous comme des parents par alliance. (...) Ils ne font pas les choses au hasard, ils se parlent entre eux, écoutent ce que nous disons et s'épousent comme il convient. »

D découvre ainsi que selon les Achuar, la plupart des plantes et des animaux possèdent une âme (wakan) similaire à celle des humains. Dotées de conscience réflexive et d'intentionnalité, ils sont capables d'éprouver des émotions et d'échanger des messages avec leurs pairs. Le savoir faire technique des Achuar est ainsi indissociable de la capacité qu'ils ont a penser un milieu où s'épanouissent des rapports de « personne à personne » entre le chasseur, les animaux, les esprits maitre du gibier, ainsi qu'entre les femmes et les plantes du jardin.

Si les femmes s'adressent aux plantes comme à des enfants, les chasseurs s'adressent au gibier comme à des beaux-frères. Entre eux, le respect mutuel et la circonspection sont de rigueur, car chez les Achuar, ce sont avec les parents par alliance que se nouent des coalitions politiques, souvent brisées. Ils sont donc régulièrement leurs adversaires les plus immédiat dans des vendettas.

Toutes des raisons pour lesquelles D se pose la question de savoir s'il y a une place pour ce que nous appelons la Nature dans une cosmologie qui confère aux animaux et aux plantes la plupart des attributs de l'Humanité. La Nature n'est en tout cas pas ici une instance détachée, objet de l'étude des phénomènes naturels, mais le sujet d'un rapport social. Les Achuar ne discriminant pas entre humains et non-humains, mais opèrant plutôt une échelle entre les êtres en fonction des possibilités de communications avec ceux-ci (le jaguar solitaire y étant une sorte de psychopathe).

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Les échanges interpersonnels avec les animaux passent notamment par des incantations/chants préalables à la chasse. Et si les Achuar ne reçoivent pas de réponse verbale immédiate, animaux et plantes leurs répondent régulièrement en rêve, où ils leurs apparaissent sous forme humaine et leur font part de griefs ou nouent des alliances. Les Achuar (et en particulier leurs chamanes) peuvent ainsi entrer en communication avec les animaux en rêve via des transes favorisées par des produits hallucinogènes. Rêves où ils prendront la forme de l'animal visité.

Des rêves et des transes qui ne sont donc pas pensés comme des méditations intrapsychiques mais comme de véritables voyages diplomatiques où la métamorphose dans la "forme de l'autre" permet des dialogues entre espèces. Point donc de sauvage dans cette nature, au sens personne qui ne soit hors société. Même les êtres les moins sociaux (les grands prédateurs solitaires, comme le jaguar) possèdent un esprit maitre et peuvent donc eux aussi à l'occasion devenir le familier des chamanes qui les emploieront alors pour disséminer l'infortune ou combattre les ennemis. Mis à part, quelques insectes et certains poissons, herbes et fougères, tout fait l'objet de rapports culturels, raison pour laquelle D estime qu'appeler ce résidu « Nature » n'aurait aucun sens.

Il avance ainsi l'idée que distinguer (comme nous le faisons) Nature et Culture n'est qu'un des moyens d'articuler Altérité et Familiarité (ce qu'on estime comme soi ou non). Et le schème d'identification des Achuar (qui confère aux animaux et aux plantes une intériorité similaire à celle des humains) constitue son premier exemple d'une autre manière de le faire. Une manière alternative qu'il appellera ANIMISME.

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Dans la suite de son ouvrage D va ensuite nous balader dans le reste du monde pour mettre en évidence que même lorsque la distinction Nature/Culture parait présente, elle ne recouvre jamais exactement ce que nous entendons par elle. Il va ensuite revisiter l'histoire de l'Occident pour expliciter les contingences historiques nous ayant amenés à nous représenter le monde tel qu'il nous semble naturel au sens "évident" aujourd'hui. Une démonstration qui a pour objectif de dénoncer le biais que constitue l'utilisation systématique de notre schème d'identification qu'il appelle NATURALISME, comme étalon pour étudier les autres peuples.

D cherche ensuite les origines de ces différents schèmes, dits intégrateurs de l'expérience. Et souligne que le schème des Achuar ne peut avoir été dictée ni par l'adaptation particulière à un environnement, ni par la transmission de proches en proches de groupes affiliés entre eux. Car l'on retrouve cette même façon d'être en relation (avec animaux et plantes) non seulement à des milliers de kilomètres ou nord (chez les Sioux des plaines, ou les inuits de la région subarctique du Canada) mais aussi chez certains groupes d'Asie du sud-est, au Vietnam ou en Malaisie. Et au contraire, on trouve à proximité, dans les mêmes environnements, des groupes comme les Aztèques ou les Incas qui vivent principalement sous une autre régime ontologique (que D va nommer ANALOGIQUE et sur lequel nous reviendrons plus tard).

Comme je le disais, c'est donc parce que le système ontologique des ACHUAR (l'ANIMISME) questionna particulièrement bien notre système (le NATURALISME), que D va tenter de continuer sa déconstruction de la distinction NATURE/CULTURE sous d'autres horizons...

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Par exemple, il constate, malgré la dichotomie très marquée en Afrique entre la Brousse et le Village, ou en extrême orient, entre la Cité, la Forêt et la Montagne, que ces distinctions ne recouvrent pas exactement le clivage NATURE/CULTURE que le Siècle des Lumières à produit. Malgré une différenciation marquée et structurante, si en Afrique ou en Asie, la forêt, la brousse ou la montagne sont en effet pensées en opposition aux institutions et à l'ordre de la Cité, elles restent des éléments vivants d'un système : lieux de méditations et de retraites pour les brahmanes, les bouddhistes ou les taoïstes, lieux de médiations avec diverses instances pour les sorciers africains.

LE SAUVAGE ET LE DOMESTIQUE :

Pour prendre un autre aspect structurant de notre DICHOTOMIE NATURE/CULTURE, D cherche dans ce nouveau point si au contraire partout et toujours on aurait fait la distinction entre le sauvage et le domestique :

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Il constate alors que ce n'est certainement pas le cas chez les nomades chasseurs-cueilleurs d'Australie, dont les espaces parcourus sont socialisés et perçus comme les étapes d'un parcours aussi bien MYTHIQUE qu'HISTORIQUE. Selon eux, chaque site contient à la fois l'empreinte toujours vivace des parcours qu'effectuèrent les créateurs du monde tel que nous le connaissons aujourd'hui, mais aussi les traces très concrètes d'un ancien camp aborigène, le lieu souvenir d'un mariage ou d'une initiation. Raisons pour lesquelles les aborigènes contestent l'appellation de « réserves naturelles » liés à certains de leurs territoires.

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Car cette appellation dénie les transformations subtiles que ces derniers leur ont fait subir. Propos rapporté d'un de leurs leaders : « le parc national Nitmiluk n'est pas un espace sauvage (...) c'est un produit de l'activité humaine. (...) une terre façonnée par nous au long de dizaines de millénaires, à travers nos cérémonies et nos liens de parenté, par le feu de brousse et la chasse. »

De retour dans la forêt des Achuar, ces quasi sédentaires - qui change de site tout les 15 ans - on constate par contre, au moins en apparence, une différenciation nette entre ce que l'on pourrait appeler un JARDIN CULTIVÉ où on fait pousser des espèces végétales en partie distinctes de celles qui font l'objet de la cueillette en forêt. Et chaque maison trône effectivement dans un essart soigneusement désherbé.

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Mais si l'on s'attarde au sens donnés par ces pratiques, aux mots utilisés, on ne trouve nullement des espèces domestiques et des espèces sauvages, mais des espèces cultivées par l'Homme et des espèces cultivées par d'autres esprits, tel l'esprit Shakaim, dont ils sollicitent la bienveillance et le conseil avant d'ouvrir un nouvel essart. Mêlant d'ailleurs dans un savant désordre arbres, palmiers, buissons de manioc et plantes tapissantes, la végétation du jardin évoque en miniature la structure de la forêt.

Une technique par ailleurs "agronomiquement efficace" permettant de contrarier pour un temps l'effet destructeur des pluies torrentielles. On voit donc ici comment le système de représentations à produit un savoir "efficace" en lien avec une représentation du monde pourtant aux antipodes de la nôtre.

La chasse n'est pas davantage vécue comme une percée dans le sauvage inconnu, mais une incursion dans un territoire extrêmement familier ou les « animaux/personnes » doivent être soustraits à l'emprise des esprits qui les protègent tantôt par la séduction, la ruse ou le cajolement (selon le schème de relations que le sous groupe animiste a développé).

D nous emmène ensuite dans les champs et les rizières d'extrême orient, chez des sédentaires permanents qui marquent effectivement de façon assez nette la différence entre des lieux sur lesquels les hommes exercent un contrôle, et ceux qui échappent à leur emprise. Les civilisés, habitent la ville en damier, terroir agricole et figure du cosmos, lieu du pouvoir politique en opposition à la montagne, à la steppe, à la brousse ou la forêt.

Non, s'il y a un extérieur non-intégré dans ce monde, un AUTRE plus ou moins radical, ce n'est pas un "sauvage" mais un "barbare" partiellement civilisable. Ce qui constitue une différence moins radicale que celle que propose la Nature objectivée. Car dans cet univers ANALOGIQUE sur lequel nous reviendrons plus en détail, nous avons affaire à une différence hiérarchique, pas à une différence de nature entre par exemple des chinois qui se pensent civilisés et qui voient les mongols comme des barbares. L'expression « barbare cru, barbare cuit » témoignant par exemple de la possibilité de rejoindre (en partie) les chinois dans leur subtilité en en imitant le mode de vie.

D arrive enfin aux origines du NATURALISME occidental en précisant que ce n'est qu'au SIECLE DES LUMIERES que celui-ci s'affirma réellement comme un schème distinct.

A l'époque romaine, Ager et Silva, était l'opposition entre l'univers domestiqué des romains et l'espace inculte à défricher, associé aux tempéraments farouches et rebelles des barbares germains qui y vivaient. Un autre monde opposé à celui du pater familias, dans lequel le salut est fondé sur le respect de la hiérarchie. On voit ainsi que BARBARE et DOMESTIQUE sont constitutifs l'un de l'autre, fruit d'une histoire particulière et pas propriété intrinsèque des choses.

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Mais comme je l'ai dit précédemment, D défend l'idée que la Nature telle que nous l'entendons, ce lieu régit par les lois de la matières, ce lieu « sans sujet », ne s'est en fait mis à exister qu'en parallèle au mouvement de mathématisation opéré par l'optique, la géométrie et le décentrement cosmique opéré par Copernic. Par des inventions comme le microscope et le télescope, nous avons installé un nouveau rapport au monde, allant de pair avec un privilège accordé à la vue, ce sens le plus éloigné. L'expérimentation en laboratoire et la recomposition des phénomènes sont étant encore des mises à distance entre le Sujet (humain) et la Nature. De plus en plus muette, inodore et impalpable, la Nature s'est comme vidée de toute vie. Oubliée « Mère Nature », seule demeura l'automate dont l'Homme peut se rendre maître et possesseur.

D nous invite ici à voir que même si les inventions fonctionnent, elles représentent ensemble une politique, un projet spécifique qui ne va pas de soi, qui nous est propre. L'Objectivité que ces procédures ont construites est un rapport au monde particulier. Un rapport qui tend à faire du monde une machine. La coupure entre l'Homme et ce que nous appelons Nature devient par exemple particulièrement totale avec Descartes pour qui même le corps n'est que le fruit de mécanismes et où l'âme seule est régie selon l'intention divine : JE PENSE DONC JE SUIS.

Selon D, le point culminant de cette approche est atteint quand Nature et Culture se sont retranchées dans leurs domaines d'objets distincts et quand des programmes méthodologiques différents selon qu'ils sont prévus pour des sciences exactes ou des sciences humaines, délimiterons l'espace dans lequel l'anthropologie moderne pourra se déployer. A savoir un monde objectif régit par les phénomènes naturels et un monde subjectif des humains régit par l'arbitraire du sens.

Cette étape nous intéresse particulièrement car elle va biaiser les premières recherches anthropologiques et notre compréhension des autres groupes. En effet, c'est avec cette grille de lecture et ces lunettes que vont désormais être étudiés les autres peuples. On croit d'abord que les différences de représentations peuvent être réduites à des phénomènes que les êtres humains n'ont pas su bien s'expliquer autrement. C'est pourquoi les explications distinctes des nôtres sont à ranger du côté du « surnaturel ».

Or, il fallait déjà avoir le sentiment qu'il existe un ordre naturel des choses, régit par des lois détachées des hommes pour dire que certains faits sont naturels et d'autres surnaturels. D mets ainsi en évidence que le surnaturel est une invention du NATURALISME. C'est-à-dire une tendance qui nous fait trier des connaissances estimées légitimes et illégitimes selon que nous les jugerons comme des résidus symboliques ou des « superstitions » ou comme des faits démontrables par les procédures que la science occidentale à mise en place.

Une tendance qui s'illustre également par la naissance de champs d'enquête qu'on baptise du nom d'une science précédée du préfixe ETHNO (comme l'ethnopsychiatrie). Procédure qui permet d'isoler certains pans de cultures indigènes et laisse ainsi penser que l'objectivation du réel peut continuer chez les Modernes. Laisser penser que ces ethnosciences ne sont finalement que d'émouvants témoignages d'autres peuples chez qui n'a eu lieu qu'une prise de conscience imparfaite des vraies régularités du monde. Autrement dit, des variantes approximatives des discours savants et une sorte d'écume précieuse qui donne a chaque peuple son style inimitable.

Pourtant, quand un chasseur Achuar chante un « anent » à l'intention du gibier, il ne bascule pas soudain du rationnel à l'irrationnel, d'un savoir technique efficace à la chimère. Toutes ses attitudes participent ensemble au tissu de relations qu'il établit avec son environnement et jouent chacune un rôle dans la configuration des comportements. L'incantation magique n'est pas fonctionnelle parce qu'elle est efficace (en terme de prédation), elle l'est (aussi) en ce qu'elle contribue à caractériser (ici via la manière d'entretenir des relations de personne à personne avec le gibier). Elle est l'une des occasions d'incarner leur manière de se représenter les relations au monde. Un système qui fait ses preuves empiriquement au quotidien (nous en avions un bon exemple avec le jardin aménagé de la même façon que l'esprit de la forêt aménage la forêt).

Une manière différente des naturalistes que nous sommes qui produit par exemple une utilisation parcimonieuse et équilibrée de l'environnement dont nous sommes si difficilement capable. Nous qui avons construis un monde qui ne voit plus désormais dans le monde "naturel" que des ressources à exploiter. Nous qui essayions de reconstruire un lien pour nous réinscrire dans des écosystèmes dont nous nous sommes nous-même exclu aussi bien physiquement, mais comme les animistes nous le donnent à penser également relationnellement.

Il ne faudrait donc pas plus voir des superstitions dans les comportements Achuar tournant autour de la considération des animaux/personnes que dans celui d'une organisation internationale qui interdirait la capture des dauphins et pas celle des harengs sous prétexte qu'au nom de ses valeurs elle décrète l'une "protégée" et l'autre pas. Dans les deux cas, des choix de sociétés sont orientés par des représentations et des valeurs qui ne vont pas de soi (comme l'importance de la biodiversité chez les naturalistes).

Avant de survoler le grand chapitre suivant, faisons un point sur les buts de notre développement. D cherche des grands schèmes intégrateurs de l'expérience comme le NATURALISME et l'ANIMISME et souligne qu'on comprenait mal le second lorsqu'on utilisait le premier comme étalon pour l'expliquer. Il s'agit donc ici de se dégager de l'ethnocentrisme majeur dans lequel fonctionne les MODERNES car il biaise l'étude des autres cultures.

Pour ce faire, le projet est donc de situer notre propre exotisme comme le cas particulier qu'il représente au sein d'une GRAMMAIRE GÉNÉRALE DES COSMOLOGIES.

2. STRUCTURES DE L'EXPÉRIENCE :

Dans cette nouvelle partie appelée STRUCTURES DE l'EXPERIENCE, D donne l'occasion de mieux comprendre ce qu'il entend par schèmes intégrateurs de l'expérience. Constatant la contingence du paradigme Nature/Culture tel que nous l'entendons, il a l'intuition qu'existe d'autres structures de cadrage capable de rendre compte des diverses manières dont les humains vivent et perçoivent leur engagement dans le monde.

Je passe une série de controverses propres aux sciences sociales où D se situe, lui et son cheminement. Après avoir défendu l'intérêt de sa démarche, il évoque ensuite peu à peu les étapes l'ayant amené à penser qu'il existe un petit nombre de schèmes élémentaires à la source du fonctionnement de tout collectif.

Il introduit ce développement en relevant que l'anthropologie à déjà découverts de nombreux « schèmes spécialisés » régissant certains domaines comme la parenté (qui ont peu ou pas épouser, au nom de quoi et dans quels buts, avec quelles droits et devoirs, qui a son mot à dire, comment on qualifie les différentes qualités de "siens" ?), d'autres schèmes régissent les échanges économiques (qu'est-ce qu'on se doit dans nos échanges, lesquels sont légitimes), etc. Mais tout cela fait effectivement l'objet de légions de syncrétismes, de métissages, de bricolages, de styles de vie et d'habitus liés tantôt liés à des classes, des castes ou à des milieux. Malgré tout cela et sans en dénier l'existence, D postule pourtant qu'il existerait des schèmes dominants, premiers sur lesquels s'organiseraient les variantes.

Pour expliquer comment il arrive à ce constat, il déploie de nombreux arguments mais pour garder des proportions raisonnables à ce développement, je n'en donnerai qu'un seul :

C'est probablement surtout autour du court texte de l'anthropologue André-Georges Haudricourt que D construit son intuition. Dans ce texte appelé « Domestication des animaux, culture des plantes et traitements d'autrui », ce dernier mets en avant que la domestication des plantes en extrême orient mets en scène un schème non-interventionniste où on aménage au mieux l'environnement pour favoriser la pousse et non en exerçant un contrôle direct. A l'inverse l'élevage du mouton en méditerranée fut organisé dans une action directe au travers un contact permanent avec l'animal. En Europe dominerait ainsi une mentalité directrice bien illustrée par le bon pasteur, idéal du souverain, dans la Bible, où le guide commande, et intervient directement dans la destinée des brebis égarées. En Extrême-orient, au contraire le non-interventionnisme prévaudrait même en politique : le bon gouvernement dans les classiques chinois confucéens est dans la recherche du consensus (et utiliserait de nombreuses métaphores végétales pour asseoir son argumentation).

D doute du fait que l'agriculture se serait ainsi exportée en politique, par contre il retient l'idée que des schèmes seraient utilisés dans des domaines longtemps conçus comme relevant de sphères différentes. Car ajoute-t-il, comme Haudricourt le signale lui-même, dans les campagnes chinoises, les buffles sont "gardés" par des enfants qui seraient bien incapables de les protéger. Le schème non-interventionniste se serait-il donc également exporté dans l'élevage ? Selon D un même schème est utilisé aussi bien pour l'agriculture, l'élevage ou la politique. Il ne serait pas la transposition de l'un vers l'autre, mais plutôt le fruit d'un imaginaire plus abstrait à l'oeuvre pour façonner les trois.

Pour bien comprendre cette idée, j'ajouterais un élément, manifeste dans les exemples de D, mais que l'anthropologie donne à penser en permanence : pour les êtres humains, le sens d'une action n'est pas totalement dicté par ses aspects factuels. La chasse par exemple, est perçue comme une danse de séduction pour les Desana (p.473), l'animal est attrapé quand il est séduit et cette prise au maître du gibier sera compensée en rêve quand le chasseur copulera sous forme animale avec une des filles du maître du gibier. Pour les Campa (p.482), la chasse est un don, le gibier répond à une prière et cède son enveloppe charnelle (sans perdre son âme), il n'est donc point nécessaire d'une telle compensation. Chez les Baruya de Maurice Godelier (notamment dans Métamorphoses de la parenté, p. 333 à 338) de longues initiations organisent des pratiques homosexuelles ne signifiant pour eux ni qu'ils s'ouvrent à une inclination intérieure correspondant à une orientation profonde (qui feraient d'eux des homosexuels), ni à ressembler ou rejoindre une attitude féminine, au contraire : les pratiques sexuelles homosexuelles Baruya ont pour objectif de "masculiniser" les adolescents, c'est notamment par elle que l'on construits de "vrais hommes".

On voit donc que des actes similaires peuvent avoir des sens et des fonctions très différentes.

Ces sens qui ne vont pas de soi, seraient issus de schèmes intégrateurs de l'expérience, dont D cherche les plus fondamentaux en voyant lesquels seraient mobilisés dans le plus grand nombre de situations. C'est ainsi qu'il arrive à postuler que les schèmes les plus importants (ceux qui seraient des préalables à la plupart des autres) seraient ceux qui concernent l'IDENTIFICATION (dans un sens plus large que le sens freudien), à savoir le moyen général par lequel on établit des différences et des ressemblances entre soi et les autres.

C'est avec la même méthode qu'il arrive à l'idée que viendrait en second d'autres schèmes importants liés à la relation à l'autre comme le don, l'échange, la prédation, la production, etc. Il les estime seconds parce que même s'ils peuvent eux aussi orienter les comportements dans plusieurs domaines, il faut d'abord avoir définit dans quelle catégorie on a mis l'autre avant de pouvoir concevoir comment être en relation avec lui. A ces briques élémentaires de toute cultures, D en ajouterait bien d'autres qu'il ne creusera pas dans cet ouvrage.

Rappelons simplement que nous n'allons pas parler d'une culture, mais des principaux éléments qui les composent et auxquels on devrait ajouter de très nombreux autres éléments pour restituer n'importe quel collectif précis. En deux mots, les 4 ontologies dont nous allons parler sont des mécanismes élémentaires de discrimination :

Pour les caractériser, D utilise deux attributs dépassant selon lui la simple projection ethnocentrique occidentale de la division corps/esprit. Il évoque L'INTÉRIORITÉ et la PHYSICALITÉ.

D se pense fondé à universellement considérer une telle dichotomie car « on ne trouve nulle part une conception de la personne ordinaire vivante qui serait fondée sur la seule intériorité ou sur la seule physicalité. »

Le choix volontairement vague d'intériorité recouvre une gamme de propriétés tournant autour de la notion d'esprit, d'âme, de conscience, d'intentionnalité, de subjectivité, de capacité à avoir des affects, à signifier et à rêver, bref la croyance universelle qu'il existe des caractéristiques internes à l'être.

La physicalité concerne quant à elle la forme extérieure, la substance, les processus physiologiques, perceptifs et sensori-moteurs, le tempérament ou la façon d'agir dans le monde et concerne aussi l'influence des humeurs corporelles, des régimes alimentaires, des traits anatomiques ou des modes de reproduction.

Leur rapport est parfois étroit et interdépendant ou au contraire relativement distinct, mais c'est précisément le propos d'étudier les différentes modalités d'ontologies, soit les rapports pouvant exister entre ces deux entités et les rapports qu'elles induisent avec les autres et le monde.

"Outillé" de cette dualité, nous voilà réduit à 4 possibilités, si on utilise les termes = ou ≠. Ce que nous allons faire en traversant chaque ontologie :

Nous avons déjà évoqués les ANIMISTES qui octroient une intériorité identique à la plupart des existants et se distinguent au contraire par la différence des physicalités.

Nous avons également déjà évoqués les NATURALISTES pour qui une nature unique, régie par les universelles lois de la matière, évoque un continuum des physicalités (par exemple au travers de la théorie Darwinienne de l'évolution) et postule plutôt une différence des intériorités avec les autres existants (seuls les HOMMES sont des PERSONNES dignes de rapports culturels).

Nous reste alors un système ou tout serait pareil, ce sera le TOTEMISME, et un dernier où tout serait différent, ce sera l'ANALOGISME.

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REMARQUE : en utilisant ANIMISME et TOTEMISME, D précise qu'il « recycle » des termes qui avaient des sens sensiblement différents autrefois. La description de chaque ontologie devrait clarifier cette possible confusion.

3. LES DISPOSITIONS DE L'ÊTRE :

Nous voila prêts pour entrer dans les 4 grands régimes ontologiques que D propose. Partie qu'il nomme de manière assez pertinente les DISPOSITIONS de l'ÊTRE :

Pour commencer, nous allons récapituler les particularités des Achuars pour le synthétiser et les théoriser.

ANIMISME :

Dans l'ANIMISME, les humains attribuent à des non-humains une INTERIORITE identique à la leur. Cette similitude des intériorités autorise l'extension de l'état de CULTURE aux non-humains. Ces derniers posséderaient donc l'intersubjectivité, des comportements ritualisés, le respect des conventions, etc. Ils sont à considérer comme des PERSONNES à savoir des entités devant être traités comme capable de rapports culturels.

Cette situation est expliquée notamment par les récits mythiques. L'un des objets principaux des MYTHES ANIMISTES est en effet de raconter qu'humains et non-humains n'étaient à l'origine pas physiquement différenciés. Les épopées mythologiques expliquent ainsi les circonstances qui ont abouti aux changements de formes et finalement aux différentes spéciations. On évoque ainsi parfois l'émergence de comportements bizarres témoignant de en quoi certains allaient se transformer. Se développèrent alors en // des moeurs différents correspondant à l'outillage biologique propre à chaque espèce, mais ce, tout en gardant les facultés intérieures d'avant leur spéciation. Soulignons que la qualité de « personne » ne tient donc pas, ici, à l'aspect anthropomorphe.

Si les êtres sont identiques par leur intériorité, ils se distinguent par leur PHYSICALITE :

Ici, c'est le corps qui donne une forme distincte, et introduit par là les ≠ CULTURELLES. Car c'est par l'outillage biologique qu'on a la capacité à occuper un certain habitat, l'accès à certaines techniques, un régime alimentaire particulier, des modalités de reproduction. C'est le corps qui fait qu'on préfère l'esquive, la fuite ou l'attaque, les moeurs diurnes ou nocturnes, la solitude ou la grégarité. La physicalité produit ainsi des variantes dans les attitudes, les coutumes, les façons de faire sont propres à chaque espèce.

A cause de cette intériorité identique les limites entre les êtres sont ténues, c'est pourquoi cet univers donne également énormément de place à la METAMORPHOSE notamment via les rêves.

Ce n'est finalement en effet qu'un saut d'un « costume » à un autre, même s'il doit être provisoire et est estimé dangereux (car à trop rester dans un autre corps on risque d'intérioriser la ≠ culturelle). Chacun en serait capable, mais les chamanes en sont les spécialistes, ainsi que certains esprits (du gibier et des plantes). Si chacun peut être visité par un animal ou une plante (qui lui apparaitra alors en rêve sous forme humaine), c'est en effet plus souvent les chamanes qui prennent la forme de l'animal pour le rejoindre dans son point de vue et ainsi être de bons médiateurs. « On se mets dans la peau de l'Autre » pour négocier et équilibrer les ressources. On pourrait résumer cette vision par : « Est sujet qui possède une âme et possède une âme qui est capable d'un point de vue ».

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Il faut enfin comprendre cette possibilité de métamorphose comme les possibilités intrinsèques d'un monde où les choses ne sont pas telles qu'elles paraissent. Elles sont ici dépendantes de la perception qu'en donne le corps : la proie voit en effet l'homme comme un prédateur de l'homme (par exemple un jaguar) et se voit elle-même comme un homme. On dit par exemple que « le jaguar lape le sang comme de la bière de manioc (une boisson très appréciée des Achuar) ». Nous sommes dans un CARROUSEL PERCEPTIF que l'anthropologue Viveiro de Castro appelle à juste titre le PERSPECTIVISME (parce qu'y cohabite de multiples expériences du monde).

Alors que nous vivons dans un monde multiculturel sur fond de Nature unique, les ANIMISTES vivent dans un monde MULTINATUREL (où les choses peuvent « être » de plusieurs manières différentes selon le point de vue) sur fond de Culture unique.

Il n'y a par contre jamais de « possession » d'un homme par un homme dans ces univers, élément qui donne à penser que l'univers de la possession est le propre de l'ANALOGISME (nous y reviendrons).

Dans le même ordre d'idée, les PROHIBITIONS ALIMENTAIRES empêchent de rendre possible le transfert vers des espèces prohibées comme si en ingérant l'autre, on acquérait sa culture et son tempérament. Comme si on courait le risque de devenir une sorte de psychopathe comme le jaguar si on mangeait du jaguar.

C'est enfin pour ces mêmes raisons que se nourrir et exploiter l'environnement fait l'objet d'une gestion extrêmement délicate et souvent parcimonieuse. En effet comme le Chamane Ivaluardju l'explique à Rasmussen : « le plus grand malheur de l'Homme c'est que sa nourriture est tout entière faite d'âmes. »

Il y a donc à priori une forme de cannibalisme dans le fait de se nourrir quel que soit la proie et de nombreuses procédures sont ainsi misent en place pour se prémunir des problèmes que cela pose (chez les Achuar, dévitaliser la nourriture pour empêcher les vengeances des animaux, chez les Desana créer de nouveaux cheptels d'animaux en copulant avec les animaux en rêve, etc.).

NATURALISME :

Le NATURALISME (le nôtre) serait le schème exactement inverse à l'ANIMISME. La continuité des physicalités s'exprimerait notamment par le darwinisme qui construit une généalogie du vivant tout entièrement raccordée, nous invitant à nous penser dans la continuité des corps via un processus d'évolution.

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Notre conception du métabolisme en serait une autre forme d'expression (ce mécanisme hérité de notre phylogénie qui nous rattache aux plus humbles). Les lois universelles de la matière nous réunissent ainsi (sous un même régime de sens) alors que la diversité culturelle nous divise. Une, objective, explicable, la Nature l'est par les sciences « exactes » par oppositions aux cultures multiples, subjectives, interprétables à merci par les sciences humaines. Il y a ici disparité des esprits, autant avec les hommes qu'entre les hommes. Mais seuls les hommes y ont le statut de PERSONNES.

Conscience réflexive, subjectivité, pouvoir de signifier, maitrise des symboles et du langage, tout cela n'y serait que le strict propre de l'Homme. Les groupes s'y distinguent par la culture, qui sont des manières d'exercer ces qualités. Une conception de la conscience qui prospère notamment grâce à Descartes comme signe emblématique de l'humanité.

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Comme cette ontologie nous est plus familière, on ne va pas entrer outre mesure dans cet univers mais D s'y attarde néanmoins pour l'épurer et tenter d'en esquisser les lignes directrices. Une tâche difficile car cet univers s'est constitué dans un climat de controverses sécrétant sans cesse des points de vue hétérodoxes remettant en question parfois la distinction entre intériorité humaine et universalité des déterminations matérielles.

Je ne citerai que deux exemples pour montrer comme D avance l'idée que malgré ces controverses, le paradigme est bien celui-là et tient bon jusqu'à aujourd'hui, malgré d'apparentes remises en question. A l'époque de la naissance du paradigme, on peut par exemple citer Montaigne (qui conteste que la Raison soit exclusivement l'apanage de l'Homme), détracteur qui illustre selon lui que nous sommes encore en partie dans un monde gréco-romain empreint d'exégèse biblique où existeraient 4 types d'âmes : végétative, sensitive, cognitive (ce dont certains animaux étaient pensés capables) et enfin une âme raisonnable, propre aux seuls hommes.

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Cette différence, à l'époque de degré, va aller croissant et culminer avec Descartes qui défendra la séparation absolue entre la matière et l'esprit. La séparation entre ce qui relève de la mécanique et ce qui procède de l'entendement tourné vers lui-même. Une frontière étanche qui se retrouve également chez Linné, qui crée bien le genre homo, dans sa filiation taxinomique générale, mais sépare l'homme par la devise : « Nosce te ipsum : c'est par la pensée réflexive, et en connaissant les ressources de ton âme, que tu saisiras l'essence distinctive de ton humanité. »

En ce qui concerne l'époque actuelle, D souligne également qu'aujourd'hui les savants sont effectivement moins prompts à affirmer une discontinuité franche des intériorités. Des éthologues comme McGrew publie dans la revue "NATURE" une synthèse sur les cultures chimpanzées qui équivaut par le prestige de la revue à une sanction d'orthodoxie. Oui, aujourd'hui nous sommes sur la voie de concéder à certains animaux la facultés de s'organiser en groupes distincts, d'élaborer et de transmettre des familles de techniques bien différenciées, de leur prêter l'empathie, la cultures, la cuisine, l'éducation, le jeu, la politique, l'artisanat, la médecine et même l'homosexualité (comme le mets en évidence la série de documentaires « animaux trop humains »).

Mais toutes ces découvertes, critiques et glissement – encore largement contestés même par la plupart des éthologues qui préfèrent voir dans tout ces comportements des prédispositions génétiques à apprendre plutôt qu'une véritable pensée consciente identique à la nôtre - restent pour D les témoignages d'un monisme naturaliste faisant face à un polythéisme culturel. Car même si l'on concède certaines propriétés humaines aux animaux on ira les chercher dans la chair du cerveau, dans les aires et les connexions responsables de telles possibilités conceptuelles, techniques et relationnelles, ou encore dans des explications mobilisant un déterminisme neurophysiologique via des interactions entre génome et épigenèse.

La seule et dernière mise en cause du Naturalisme que D propose enfin tient notamment dans le Droit français où les animaux domestiques, devenus animaux de compagnies possèdent des droits intrinsèques voisins à celui des personnes. Ces « quasi-personne » ne sont en tout cas déjà plus des biens et il y a un scandale public lors de la mise en évidence de leur maltraitance. Mais comme nous l'avons déjà évoqué, des ontologies différentes peuvent partiellement cohabiter et si l'Animisme a gagné du terrain dans les chaumières, en // poulets, veaux et porcs en barquettes dans les supermarchés n'ont jamais été traitées à ce point comme des choses mortes de leur vivant (l'industrie agro-alimentaire évoquant à leur encontre la notion de "minerai de viande").

TOTEMISME :

Cette ontologie sera une adaptation du sens qu'en donnait notamment Claude Levi-Strauss que je cite ici, à savoir des groupes où « l'identification fréquente d'êtres humains à des plantes ou à des animaux (...) sert à la dénomination de groupes fondés sur la parenté (...) à l'aide de vocable animaux. » Un système qu'il rapprochait de celui des castes où le clan 1 se vit comme l'aigle, et le clan 2 celui de l'ours.

Distinction qui servait (toujours selon Levi-Strauss) à une division du travail et à susciter des relations de complémentarités entre les clans. Tout le monde j'imagine, pense également immédiatement à un pilier de bois quelque part en Amérique au haut duquel trônerait un animal totem représentant un peu comme dans l'héraldique européenne le clan éponyme du même nom. Si D reprend bel et bien de nombreux groupes d'Amérique du Nord pour évoquer une combinaison entre le Totémisme et l'Animisme, il développe par contre l'idée que l'expression la plus aboutie de ce schème ne se serait manifestée qu'en Australie, chez les aborigènes.

Et pour comprendre la nature de l'affiliation aux animaux, D mets en évidence que tout ce qui vit est d'abord pensé comme le résultat du travail opéré par les Etres du Rêve, lors du « Temps du rêve », le DREAMTIME, l' « Alchera » : un corpus de récits mythiques évoquant le temps de la mise en forme du monde, où des êtres originaires (tous différents) surgirent des profondeurs de la terre en des sites précisément identifiés. Toujours visibles, ces roches, points d'eau, bosquets et gisements seraient les traces encore vivaces où chaque Etre du rêve est un jour apparu puis reparti après avoir laissé derrière lui hommes, plantes et animaux avec leurs affiliations totémiques respectives.

Ces êtres semblent donc à penser comme des prototypes de la réalité et sociale et physique, car tout existant y est pensé comme une incorporation incomplète des stocks d'esprits, déposés dans différents sites. Le temps du rêve n'est donc pas qu'un passé, il est un cadre invisible garantissant la pérennité des subdivisions et des jonctions entre certains existants. Ces Etres du Rêve ne sont pas non plus à voir comme des ancêtres, car point de longues lignées généalogiques sous ces latitudes.

Non, animaux et hommes en étant plutôt des CLONES PARTIELS. Le totem est plutôt à penser comme un moule, un ARCHÉTYPE dont tel homme et tel corbeau PROCÈDENT TOUT DEUX parce qu'ils possèdent tout deux en communs certains de ces attributs. Cette méthode d'identification compose donc avec des éléments mixtes (à la fois sociologique et biologique), et lie ainsi l'animal à tel clan ou à telle personne parce qu'ils ont le même prototype en commun.

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Les caractéristiques corporelles et les tempéraments sont évoqués en terme de chair, de peau, de tête, de foie ou de couleur qu'on aurait en commun avec tel ou tel animal ou élément, mais chacune de ces propriétés est également décrite de façon polysémique aussi bien en termes physiques que spirituels. Le foie est par exemple estimé être le siège du tempérament. Raison pour laquelle D conçoit ce mode ontologique comme fondé sur la continuité des physicalités et des intériorités.

Les propriétés d'un totem fonctionnant en fait en opposition avec une autre communauté totémique (un autre collectif d'êtres humains) rendent ces caractéristiques complémentaires : on est rapide ou lent, actif/passif, élancé/corpulent, grand/petit, devant/côté, principal/secondaire, colérique/flegmatique, de sang chaud ou froid. Se crée ainsi des complémentarités un peu à la manière des horoscopes ou tel tempérament devrait épouser un autre pour le compléter.

Valide dans toute l'Australie aborigène, cette ontologie s'organise de nombreuses manières. Des segmentations à moitié exogames, ou chaque individu appartient à l'une ou l'autre classe en fonction d'un critère de résidence. Des systèmes à 4 ou 8 sections ou l'ont peut avoir des totems multiples comme dans la logique des ascendants en astrologie.

Enfin, il existe comme en Amérique du Nord, un totémisme individuel (où une relation particulière entre un sorcier et une espèce animale devient si viscérale que la blessure infligée à l'animal ferait souffrir le sorcier). Mais la comparaison s'arrête là, car seul dans L'ANIMISME américain peut exister un rapport relationnel entre une bête précise et soi (grâce à la possibilité typique de l'ANIMISME de créer un rapport interpersonnel avec l'animal).



En Australie, le rapport s'établit avec l'espèce toute entière mais sans rapport interpersonnel. Le TOTÉMISME ne pense en effet pas l'animal comme un parent. Plantes, animaux et éléments font l'objet d'un savoir élaboré, mais s'ils sont bons à penser pour se définir soi, ils ne sont pas bons à socialiser. Un animal ou même un homme n'est qu'un exemplaire d'une entité qui porte certaines qualités. Et si parfois certains interdits alimentaires peuvent interdire le meurtre ou la consommation d'être comme soi (en termes de propriétés) leur meurtre n'affectera en tout cas pas l'essence totémique dont elle est le produit. La raison en est que les propriétés s'héritent par l'incorporation d'une âme-enfant présente dans les sites ancestraux des êtres du Rêve (voir dessin plus haut).

Le totem ne s'hérite en effet pas via une transmission par le père ou la mère, mais est LIÉE AU LIEU où la mère à pris conscience de sa grossesse (qu'elle l'ait visité en rêve ou qu'elle se soit vraiment trouvée dans ce lieu). Le mode de reproduction est donc ici associé à un critère GÉOGRAPHIQUE dont animaux et humains procèdent. C'est pourquoi ces groupes sont ainsi profondément attachés à un lieu (et se sont tant retrouvés dans le film de James Cameron AVATAR).

L'INDIVIDUATION enfin, provient à nouveau des âmes des sites qui doivent être entendues comme des stocks d'essences totémiques dont chaque être correspond à une des réalisations singulières d'un être du Rêve lié à un moment du Dreamtime.

Pour toutes ces raisons, il n'y a donc pas de rituels visant à se ménager l'indulgence d'un gibier vindicatif, mais des RITUELS VISANT RÉGÉNÉRER LE STOCKS D'ÂMES-ENFANTS, pas de chamanes gérant les relations avec les autres collectifs, pas de dialogue entre les âmes via des métamorphoses, mais une longue initiation où l'on va découvrir QUEL ASPECT DE L'ÊTRE DU RÊVE ON INCARNE réellement.

La qualité de sujet n'est d'ailleurs pas réellement attribuées aux humains non plus, puisqu'elle provient des âmes enfants. Les vrais SUJETS SONT LES ÊTRES DU RÊVE dont hommes, animaux et plantes procèdent. La subjectivation de tout être humain est donc pour l'essentiel aliénée à un lieu, elle réside dans les traces laissées dans des choses par les entités. On est sujet par l'intermédiaire d'objets. Ce qui compte réellement est avant tout la préservation du site. La destruction serait en effet une catastrophe, entrainant non seulement l'annihilation de leur identité générique désormais privée de sa source, mais surtout l'impossibilité de perpétuer des lignées distinctes organisant les collectifs humains de façons complémentaires.

Les vertiges de l'ANALOGIE :

Le rassemblement opéré des civilisations et collectifs proposé sous cette dernière ontologie vous semblera peut-être contre-intuitif dans un premier temps. En effet, qu'est-ce qui relierait l'Inde Bouddhiste ou Hindouiste, la Chine impériale taoïste, le Japon shintoïste ou Zen, la culture Dogon du Mali, les Aztèques et les Incas, le Moyen-âge et la Renaissance et même les trois monothéismes... Rappelons que nous n'évoquons pas ici des cultures mais les briques élémentaires qui les composent, les schèmes intégrateurs fondamentaux sur lesquels elles peuvent se construire une infinité de variantes.

Quels en seraient les principes fondateurs au niveau de l'identification ? Et bien rien justement ! Elles procéderaient toutes du constat implicite que RIEN NE VA DE SOI. Qu'il n'y a pas de grands moyens simples de nous rassembler comme tous égaux (à un niveau spirituel comme dans l'Animisme ou à un niveau physique comme dans le Naturalisme ou les deux à la fois comme dans le Totémisme). Non, le monde serait - et pour SAINT-AUGUSTIN, c'est une bonne chose - DIVERS EN SON ESSENCE, complexe et varié.

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Je le cite : « toutes choses ne seraient pas si elles étaient égales. » Cette exigence de différence permet d'expliquer les choses mauvaises. Le lion qui dévore l'agneau a été voulu par Dieu, il a sa place dans une chaine. Chacun agit selon sa nature, sans qu'aucune ne devienne prédominante. Chaque créature à une perfection distincte accessible en propre. Ces civilisations et groupes vont pourtant avoir besoin - dans un monde menacé par sans cesse par l'anomie - de tenter de nouer des liens entre les existants de manières typiques. Et c'est dans ses méthodes qu'on trouvera le point commun qui les relient et le choix de D pour le nom d'ANALOGISME.

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On est en effet dans des mondes où l'on va installer toute une série de rapports entre le MACROCOSME ET LE MICROCOSME (notamment grâce à des analogies faite de MÉTAPHORES, de MISES EN ABÎME, de SYMÉTRIES, D'ENGLOBEMENTS ou de DÉDOUBLEMENTS (ce qui explique pourquoi on y retrouve tant de « JUMEAUX »). Les relations y sont articulées dans des JEUX DE RÉPULSION ET D'ATTRACTION :

On use ainsi abondamment de classements pour ranger chaque existant comme étant un élément YIN ou un élément YANG. Un petit nombre de propriétés ou d'attributs comme les 4 ÉLÉMENTS du monde occidental ou les 5 ÉLÉMENTS du monde chinois, vont ainsi permettre de classer diverses catégories d'instances selon des dosages. Infinie la variété des êtres mais LIMITÉ LE NOMBRE DE PROPRIÉTÉS.

On pourrait bien sûr objecter que toute culture (comme on l'a d'ailleurs vu avec le Totémisme) peut avoir recours à l'analogie pour structurer son expérience et donner du sens en mettant des termes en contraste. A cela D répond que seuls les systèmes ANALOGIQUES le ferait de plusieurs manières à la fois en imbriquant entre elles ces manières.

Ces chaines signifiantes tissent ainsi entre elles une dense toile qui répond au constat initial désespérant que « rien ne va de soi », qu'au fond, grâce à toute une série de procédures « TOUT EST DANS TOUT ». Cet univers définit ainsi les choses par des POSITIONS RÉCIPROQUES. L'un existe par rapport à l'autre, et CHAQUE ÉLÉMENT N'ACQUIERT DE SENS ET DE FONCTION QUE PAR RAPPORT AU TOUT.

L'épistémologie de tels univers synthétise et théorise dans des ouvrages comme le YI KING (qui articule 5 éléments à huit trigrammes fondamentaux) un SYSTÈME DE CORRESPONDANCES entre des organes, des directions, des saisons, des émotions et des éléments de paysages pour arriver aux 64 états possibles de quelque chose, à savoir aussi bien l'état d'une personne, que d'une guerre, d'une transaction commerciale, d'un problème familial, politique ou même agricole. Telle l'astrologie ou la numérologie, ces SCIENCES DU « GRAND TOUT » permettront à ces peuples d'utiliser une même théorie pour réfléchir aussi bien le traitement de l'infortune, l'orientation des édifices, la construction de calendriers, la prédestination, la compatibilité des conjoints, la bonne gouvernance, etc.

Parce que ces mondes sont holistiques, le pouvoir politique a quelque chose de cosmologique, en Chine l'empereur (un sinogramme composé de troits traits horizontaux reliés par un trait vertical) est celui qui relie le CIEL, l'HOMME et la TERRE. Il reçoit son mandat du Ciel. Les catastrophes naturelles seront ainsi lue comme des SIGNES d'une mauvaise gouvernance de la même manière que l'on pense communément en Afrique que des troubles sociaux peuvent être à l'origine de catastrophes naturelles, de la même manière que les vagues de PESTE furent lues dans l'Italie de la Renaissance comme des SIGNES des PUNITIONS DIVINES voisines des catastrophes climatiques ayant précipités la chute de SODOME et de GOMORRHE.

Nous sommes enfin dans des mondes qui tissent du LIEN AVEC L'INVISIBLE GRÂCE À DES CHAINES DE GÉNÉALOGIES. Des filiations étirées dans le temps mettent ainsi en place des SOLIDARITÉS entre générations, également moyen commode de TRANSMETTRE DES PRÉROGATIVES ET DES HÉRITAGES. C'est ici qu'une place prépondérante est donnée aux ANCÊTRES dans une révérence craintive. Contraste avec l'animisme et le totémisme ou ces personnages sont absents.

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Ici on vénère tantôt des ancêtres dont les plus anciens se confondent parfois avec des DIVINITÉS. On vénère parfois aussi des PANTHEONS de dieux polythéistes ou de saints aux caractères en partie aussi lunatiques et imparfaits que ceux des hommes. Des invisibles qui possèdent des prérogatives et des pouvoirs particuliers. Des panthéons PLASTIQUES qui peuvent s'adapter à l'intégration d'un nouveau peuple comme suite à une conquête d'empire, ou a une évolution intérieure qui voit un nouveau corps de métier apparaitre.

Afin de créer ce lien qui ne va pas de soi, on leur voue des cultes et on leur fait des SACRIFICES, autre moyen utilisé pour SE RAPPROCHER DES EXISTANTS LES PLUS ÉLOIGNÉS afin de nouer des ALLIANCES avec le Macrocosme, quémander miséricorde, bienveillance, pardon, départ de l'infortune ou retour de la prospérité. Le miracle du Monothéisme est d'avoir fusionné tous ces particularismes, dans un dieu polyvalent, détaché de tout lieu, et de toute appartenance à un segment. Ce qui n'a pas partout tenu longtemps, la catholicisme ayant réintroduit le culte des saints.

Cependant, dans ces univers, le besoin, la tentative de relier le Tout et de garantir sa cohésion est souvent réalisée grâce à une INSTANCE FONDATRICE de toutes les autres, comme l'Inca, Pharaon, un démiurge extérieur à la Création comme Dieu ou une force immanente comme le TAO.

Une autre manière de relier tout en considérant des légions de différences consiste à produire des HIÉRARCHIES faites d'ÉCHELLES, d'ÉTAGES et de NIVEAUX (comme dans la divine comédie de DANTE ou l'échelle de Jacob). Composés de petits écarts entre chaque instance, MÊME LA PIERRE N'EST PAS TOUT À FAIT INANIMÉE, l'animal pas tout à fait pure mécanique. On est dans un monde où DIFFÉRENTES QUALITÉS D'ÂMES sont distribuées dans un plan de structure : comme la grande chaîne de l'être, dont Lovejoy voit l'origine en Platon, et ses Idées éternelles, et auquel Aristote ajoute des degrés de perfection desquelles découlent des types d'âmes que nous avons déjà évoqués : végétatives, sensitive, et cognitive et où seule l'âme raisonnable des HOMMES est refusée aux animaux. Raison pour laquelle l'anthropologie attribuait autrefois le nom d'Animisme à de tels systèmes.

Mais à la différence de l'ANIMISME décrit par D avec les ACHUARS, c'est qu'ici l'HOMME est pensé comme l'ÉLÉMENT LE PLUS COMPLEXE. Aspect qui va nous intéresser tout particulièrement en terme de thérapies, car à cette complexité s'ajoute le fait qu'ici la FRONTIÈRE ENTRE LE PHYSIQUE ET LE PSYCHIQUE, ENTRE L'INTÉRIEUR ET L'EXTÉRIEUR est pensée comme particulièrement FLOUE.

Que ce soit dans la théorie des humeurs ou celle du Qi et des méridiens utilisée dans l'acupuncture, CORPS ET ESPRIT N'Y SONT PAS TOTALEMENT DISTINGUÉS. Pas étanche non plus la frontière entre les êtres, les ancêtres, les esprits et les divinités, raisons pour lesquelles transmigration des âmes, réincarnation, métempsychose et surtout possession y sont possibles, tantôt redoutées tantôt valorisées (pour les qualités qu'elles peuvent prêter).

Pour citer les exemples les plus vertigineux de conception de la personne faite de multiples composants en partant des plus simples on croit voir un RÉSIDU D'ANALOGISME dans la PSYCHANALYSE qui compose l'intériorité de trois instances (MOI, ÇA ET SURMOI), mais elle n'est pas aussi complexe que la représentation des BAMBARA pour qui « maa » la personne doit composer avec « maaya » (LES PERSONNES DE LA PERSONNE). Etat de fait qui date de la genèse, lorsque le démiurge ayant créé les êtres, vu qu'aucun n'était apte à devenir son interlocuteur, et préleva alors une partie de tous les existants pour les mélanger afin de FAIRE UN ÊTRE HYBRIDE : L'HOMME. Perspective pas tout à fait étrangère aux Hommes des trois religions révélées qui seraient fait à l'image de Dieu.

Le foisonnement intérieur atteint enfin probablement son paroxysme, chez les DOGONS où la diversification des composants pour ne parler que de leur intériorité, attribue huit âmes à chaque être, (...) des âmes intelligentes, des âmes de sexe, de corps, deux couples d'âmes jumelles de sexe opposé. Chaque enfant recevant un ensemble spécifique. Comme je l'ai dit plus haut, parce que la frontière avec l'intérieur et l'extérieur est floue et que l'influence d'autres niveaux est toujours en jeu, LA POSITION DU TOUT PEUT ÊTRE CHANGÉE À CHAQUE RITE de passage, ou cérémonie collective, ou chaque ensorcellement. Chaque Dogon forme ainsi un alliage composite absolument unique d'une quantité prodigieuse de composants matériels et immatériels pouvant se mouvoir chaque jour au gré des circonstances et des échanges avec les autres.

Une instabilité qui explique pourquoi ce système voit comme une NÉCESSITÉ DE MAINTENIR ACTIFS ET EFFICIENTS LES CANAUX DE COMMUNICATION ENTRE CHAQUE PARTIE. Une attention maniaque est ainsi mise en oeuvre autour d'un FAISCEAU D'INTERDITS ET DE PRESCRIPTIONS, si complexes qu'elles requièrent souvent des spécialistes versés dans l'interprétation de signes, l'exécution correcte de rituels ou la lecture du destin.

CONCLUSIONS sur l'ANALOGISME : la seule stabilité de ce monde vient du NOMBRE RÉDUIT DE COMBINAISONS, DOSAGES, ET NOMBRE DE MATIÈRES. De la gamme réduite de substances ou des états. On voit ainsi un peu comment on a pu glisser vers le NATURALIME et ses lois de la matière où malgré le changement de paradigme, quelques substances élémentaires (tableau de Mendeleïev) ont également partout les mêmes propriétés et où les différentes combinaisons qu'ils autorisent sont valides en tout lieu.

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Envie d'écouter DESCOLA se présenter en personne (lui et ses perspectives) ? En cliquant sur le logo vous pourrez écouter l'émission "Les savanturiers" de France-Inter du 24/11/2012 dont DESCOLA est l'invité.

Conclusion :

Avant de tenter (dans le post suivant : Statut du rêve et possibilités thérapeutiques) d'exploiter ces constats en psychologie, une dernière nuance est à souligner : même si D défend l'idée que l'un de ces 4 schèmes est forcément dominant dans un groupe (en ce qu'il définit comment la plupart des relations sont établies), les 4 systèmes ontologiques peuvent en partie coexister à l'intérieur de chaque société.

Chacun peut ainsi, dans le cadre de telle ou telle relation, s'infiltrer. Exemple d'infiltrations partielles : les européens sont NATURALISTES spontanément, mais ils traitent parfois leur chat comme s'il avait une âme (ANIMISME), peuvent lire leur horoscope pour savoir ce qui se passera avec leur nouvelle rencontre (ANALOGISME), ou peuvent s'identifier à tel point à un lieu, ses habitants et ses non-humains que le reste du monde leur parait être d'une nature différente (TOTEMISME). Le nationalisme en serait un exemple.

Mais un schème ne devient prépondérant que si la plupart des domaines sont définis par lui, ce qui serait un CHANGEMENT DE PARADIGME. Le passage de l'Analogisme de la Renaissance au Naturalisme du Siècle des Lumières en serait un exemple.









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