Article : Comment guérir de ce que l'on est censé « être » ?

Résumé : cet article revient sur l'un des constats de l'observation participante que j'ai mené en 2011-2012 dans une unité psychiatrique pour adolescents délinquants sujets à des troubles sévères du comportement. Ce constat concernait un frein dans l'implication des patients tournant autour des modalités de distribution de la responsabilité en Occident. Il fait l'objet d'une comparaison avec d'autres pratiques thérapeutiques. Cette comparaison met en évidence comment l'utilisation d'invisibles dans le chamanisme et la sorcellerie permet une coopération particulière du collectif et ainsi un potentiel de résilience spécifique. Une piste pour poursuivre cette réflexion est finalement évoquée. Elle porte sur la comparabilité des afflictions d'une culture à l'autre.

Edité dans la newsletter de l'entreprise pour laquelle je suis consultant : Minds & Motion

Introduction

Je dois à un parcours éclectique ma façon d'envisager l'anthropologie. Lorsque j'entame mes études à l'UCL, j'ai déjà voyagé et rencontré d'autres manières d’organiser les relations notamment dans l'ouest de la Chine. J'ai derrière moi une carrière de metteur en scène – qui a aiguisé mon attention pour la dimension non-verbale des relations et je suis éducateur pour différents publics d'origine immigrée. Ces expériences  m’amenèrent, chacune à leur manière, à déconstruire mes évidences d'occidental. En plus d'une profonde curiosité pour l'altérité, c'est donc avec la velléité de nous étudier « nous » que j'arrive à l'université. Mon projet anthropologique s'inscrit dans une perspective visant à produire une distance critique avec la modernité, en étudiant les rapports entre les théories et les pratiques de la psychologie avec les outils de l'ethnographie. J'ai choisi ce domaine parce que mon métier d'éducateur m'y a déjà confronté. Je commence à  mettre cette approche en oeuvre en 2011-2012 durant une observation participante de six mois dans une unité psychiatrique pour adolescents délinquants sujets à des troubles sévères du comportement (1).

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Description

Souhaitant comprendre les représentations occidentales au travers de cette unité, j'étudie donc autant les relations entre les patients et les intervenants, que celles de ce « groupe » à la société. J'y découvre les pratiques et les différentes théories dont elles découlent. Notamment l'articulation complexe entre la psychiatrie qui prévaut pour l'admission et la systémique qui chapeaute le traitement, notamment parce que la nature même du public (des adolescents) suppose des origines plus contextuelle aux troubles que celles des patients adultes. À ces approches s'ajoutent la psychanalyse et les thérapies cognitivo-comportementales qui témoignent que l'unité fait feu de tout bois pour comprendre et traiter ces jeunes.

J'y détecte un frein puissant au traitement notamment à cause des modalités d'admissions qui parce qu'elles restent encadrées par les perspectives du DSM IV  (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) produisent chez les patients et leur entourage un rejet du dispositif voire un déni des troubles. En effet le diagnostic psychiatrique, en attribuant les troubles à des individus, entre souvent en écho aux représentations populaires de la folie. En un verbe, on n’« a » pas la folie, on est « fou », au sens : on appartient à une catégorie de personne dont le comportement jugé imperméable à la relation serait a priori absurde. Un statut que l'octroi de médicament vient par exemple involontairement confirmer puisqu'il tente d'imposer hors de la volonté et du dialogue avec le jeune un changement de comportement. Une « identité honteuse » m'a semblée ainsi involontairement octroyée aux patients qui se disent d'abord, la plupart du temps, « mal jugés ». Raison pour laquelle, afin de susciter l'alliance thérapeutique, tout intervenant de l'unité devra tenter de conquérir affectivement ces jeunes en témoignant de l'intérêt pour eux. C'est quand les jeunes « vivront » que les équipes continuent de prendre leur parole au sérieux que parfois ils s'impliqueront.

Mais si la fréquentation imposée de l'unité par les jeunes permet parfois un travail avec eux, la difficulté de l'unité à impliquer l'entourage dans le travail (qui, lui, n'y est pas obligé) s'avère beaucoup plus insurmontable. Malgré le fait que l'unité ne le stigmatise pas et qu'au travers d'entretiens de famille, elle tente d'expliquer comment l'entourage pourrait participer à l'amélioration de la situation, force est de constater que ce dispositif est souvent fuit. Une situation qui me semble également s'expliquer par le fait que l'entourage refuse lui aussi, par avance, l'identité individuelle que la fréquentation d'une telle unité sous-entend : celle de « mauvais parent ».

Enfin, même si le traitement est accepté, les perspectives psychiatriques ou psychanalytiques – malgré la qualité descriptive des pathologies qu'elles proposent – se révèlent en soi assez déprimantes pour les « dits » psychotiques. Comment guérir de ce que l'on est censé être ?  Quand le trouble est inscrit génétiquement dans le corps ou dans la structure de personnalité, on finit en effet au mieux stabilisé et non pas guéri. La perspective même de la société qui environne l'unité pose ainsi un problème de collaboration avec les patients et limite les potentialités de résilience. Un « cul de sac conceptuel » que mon approche tente de dépasser en mobilisant les systèmes de représentations alternatifs documentés par l'anthropologie.

Je m'explique. La connaissance des différents systèmes de représentations répertoriés nous apprend que toute manière de traiter les afflictions est issu d'un cadre à penser. Comme en témoigne un ouvrage comme « Les sources du Moi » (2), l'Occident s'y distingue par une histoire des idées l'ayant mené à détacher l'individu du monde. Et malgré l'émergence de la systémique, force est de constater que l'ontologie dominante qui prévaut – par exemple dans la justice – reste profondément individualiste. En Occident, on est coupable ou non coupable, responsable ou irresponsable... individuellement. Loin d'aller universellement de soi, une étude des autres systèmes comme celle qu'a mené Philippe Descola dans « Par delà Nature et Culture » (3) met pourtant en évidence qu'il existe au moins trois autres grandes façons d'être au monde : Analogisme, Animisme et Totémisme. Sous les règnes de ces systèmes on voit se déployer des chamanes et des sorciers dont les pratiques synthétisées par Bertrand Hell dans « Les maîtres du désordre » (4) donnent à penser d'autres manières de se représenter l'affliction.

Au travers de la mobilisation de personnages invisibles et ambivalents, ces pratiques mettent en scène une forme particulière de systémique permettant de « négocier » de façon beaucoup plus « diplomatique » que la nôtre, la sortie du malheur, avec la communauté.

Malgré une grande variété dans les pratiques, celles-ci peuvent être résumées autour des points communs suivants : plutôt qu'un exorcisme ou un culte, le but de leurs médiateurs (5) sera en effet toujours de remettre vivants et invisibles à une plus « juste place » via un mélange subtil de dons, d'échanges et de luttes mobilisant de plusieurs façons la communauté de l'affligé. Après l’identification de l'invisible, une seconde phase va en effet consister à lui demander pourquoi il frappe. Les réponses apportées sont souvent en rapport avec des abus ou des manquements entre vivants (relatifs au système d'impératifs local). Afin de les identifier, s'ensuivra ce que j'appellerais un « procès/thérapie » où l'entourage et parfois de nombreuses autres personnes sont convoquées. Qui y dénonce qui ? C'est parfois l'invisible qui possède l'affligé, parfois celui qui possède et soutien le médiateur par sa clairvoyance. Plus troublant encore, il arrive durant ces séances que d'autres personnes entrent en transe et que d'autres invisibles témoignent d'autres échanges problématiques. Un peu comme si la mise en scène de groupe à laquelle le trouble donne lieu était une occasion de régler tout ce qui perturbe la communauté.

Mon hypothèse

Reprenons ces divers éléments pour suggérer mon hypothèse. Ces médiateurs mobilisent des invisibles qui savent des choses que le commun des mortels ne peut pas savoir... à moins que ce ne soient des choses que les vivants ne peuvent pas dire voire pas penser. Car de la place qu'on occupe dans les relations, il est peut-être inaudible et impensable d'accuser « en personne » les siens.

Si j'admets que cette traduction culturelle « en occidental » est en partie impropre à rendre compte de ces représentations, je maintiens qu'elle me semble un moyen pertinent de mettre en évidence plusieurs fonctions des invisibles : « coresponsable », l'invisible prend une part de la responsabilité du mal, c'est en partie lui qui l'a fait. Il n'y a plus de responsable entier. « Dénonciateur », il nomme les problèmes au nom desquels il s'est permis d'agir. Il impose un dialogue sur des questions délicates. Ce « Tiers » parvient ainsi à produire une renégociation non-stigmatisante des positions entre les vivants.

Bref, grâce à l'invisible, plusieurs personnes sont mobilisées comme sources du désordre, mais je devrais plutôt dire plusieurs relations. Raisons pour lesquelles on dénonce, on dédommage ou on punit dans plusieurs sens, sans que quiconque n'y perde son statut de « personne ».

Conclusion

Mon intérêt pour ces processus, aussi « exotiques » soit-ils, tient donc au fait qu'ils imposent à tout le collectif une recherche contextuelle des causes des afflictions, qui ménage les individus. Postulons maintenant que ces perspectives sont pertinentes, efficientes et que les troubles qu'elles traitent sont comparables aux nôtres (ce qui je l'avoue ne va pas du tout de soi). Si tel était le cas, elles donnent alors à penser qu'il est possible que notre manière de survaloriser le corps et le psychisme (pris de façon isolée) nous empêchent peut-être et de voir et de traiter certaines implications contextuelles des troubles. Une « piste » qui m'est également inspirée par le fait que l'analyse des dix sept jeunes que j'ai eu l'occasion d'observer dans l'unité m'amena à chaque fois à considérer de nombreux éléments contextuels difficilement mobilisables dans une thérapie de groupe pour les raisons que j'ai évoquées plus haut.

Mais – question capitale – les afflictions d'ici et de là-bas sont elles comparables ? Si oui, ces perspectives seraient-elles en partie transposables et permettraient-elles ainsi d'améliorer le potentiel de résilience de nos thérapies ?

Voilà en substance le centre de mes questionnements. Pour tenter d'y répondre, je complète actuellement mes recherches de plusieurs manières. Je fréquente le séminaire d'ethnopsychiatrie du centre Chapelle aux Champs où sont déployés des vignettes cliniques en rapport avec de patients migrants pris dans plusieurs cultures. La même question m'est posée quotidiennement dans mon travail d'éducateur à Mentor-Escale où je tente avec mon équipe de soutenir l'autonomie de MENA (mineurs étrangers non-accompagnés) en cherchant avec eux une articulation satisfaisante entre leurs valeurs et celles de notre société. Enfin, parce que ces situations ne me permettent pas de me forger une expérience dans une société qui légitimise les systèmes de représentations chamanes ou sorciers, je prépare également avec un des spécialistes de la Santéria, Jean Lazare, un voyage à Cuba. Un choix qui s'explique non seulement parce que cette société valorise ce syncrétisme de culture Yoruba et de religion chrétienne, mais aussi parce que la psychiatrie et y est également considérée avec une légitimité similaire. Comment cohabitent-elles ? Question dont les réponses apporteront, je l'espère, des étayages aux propositions de faites dans ce développement.

Références

1. Élans et impératifs des « K ». Une lettre que Michael a choisi pour qualifier les jeunes de son terrain sans coller aux représentations psychiatriques qui correspond à une catégorie de subsides publics pour mineurs (en l’occurrence bien plus conséquents que ceux destinés aux majeurs).

2. Taylor C. Les sources du Moi. Éditions Seuil : 1998.

3. Descola P. Par delà Nature et Culture. Éditions Flammarion : 2005

4. Hell B. Les maîtres du désordre. Éditions Flammarion : 1999

5. Un terme plus adéquat que « guérisseur », parce qu'ils traitent un champ de malheurs beaucoup plus vaste que celui des maladies physiques et mentales et parce que les solutions consistent à une médiation entre invisibles et vivants.

Commentaires

1. Le dimanche, mai 1 2016, 21:56 par marine

Personnellement, en matière de guérison je préfère accepter les paradoxes (ou "envoûtements magiques") comme stade de développement personnel( ou quête du héros d' un conte) ces stades induisent une adaptation et une intégration à la société qui doit nécessairement passer par l' acceptation du quotidien et de l'assumer dans toutes ses limites
( les impossibles magiques)quand on assume activement ses limites en tant qu' acteur, un autre paradoxe par synchronicité( cf Jacques Salomé) vient rencontrer la situation et cela apporte un changement

2. Le dimanche, mai 1 2016, 22:38 par marine

La vie est une mosaïque de conte car chacun est le héros de son propre conte ce qui fait émerger des paradoxes ; Parfois des contextes situationnels se rencontrent.

Moi je suis plutôt d'une approche d'historienne de la vie ou l'Histoire de peuples de pays de cultures se rencontrent en échangeant avec tous les paradoxes ds héros des contes individuels de familles ou de constellation.

3. Le dimanche, janvier 6 2019, 08:35 par tube laiton

pour le sujet

4. Le dimanche, janvier 6 2019, 08:36 par Acessoires inox et laiton pour les vitriers

j'adore merci pour l'article

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