Article : La misère du monde ?

Cet article, publié dans la revue Jeunesse & Droit conclu le dossier consacré à la situation des MENA (mineurs étrangers non-accompagnés).

La misère du monde ?

Conclure un tel dossier n'est pas chose aisée tant il y aurait de choses à dire pour faire honneur à la qualité des échanges qui ont suivi les diverses interventions ou encore pour tenter de rendre compte de la situation actuelle de notre secteur, de notre structure, et de ce qu'elle implique pour les jeunes et pour la société dans son ensemble.

Lors de l'après-midi d'échanges que nous avons organisée, de nombreux témoignages évoquaient le manque de moyens, le manque de collaboration entre les différents niveaux de pouvoirs et les renvois de responsabilités qu'une telle situation suscite, l'inadaptation de la machine administrative à évaluer ce qu'elle prétend évaluer et ses conséquences parfois désastreuses sur tel ou tel jeune. Pour améliorer tout ce système, pour faire comprendre les conséquences de ces manquements sur le terrain, il est bien sûr judicieux de partager nos constats et de tenter de les faire remonter vers le politique. Mais j'ai le sentiment que nous devrions au moins autant - et ce n'est pas antinomique - témoigner au politique (et à la population qu'il représente) de la qualité de nos résultats, c'est-à-dire ceux des jeunes qui cherchent et trouvent une place dans notre société.

Accueillir : un désir, une angoisse ?

Ce type de témoignages me semble important, car dans l'Europe entière, devant le flux particulièrement impressionnant de migrants ou de réfugiés, nous sentons monter dans la société, si on la considère comme un ensemble, une grande ambivalence entre le désir d'accueillir en respectant les valeurs démocratiques et humanistes, piliers de notre pacte social, et l'angoisse d'être appauvri voire remplacé ou acculturé par les migrants de toutes natures. Reprenons un par un les éléments de cette ambivalence.

Commençons par l'économique : si on caricature un peu, des arguments humanistes accueilleraient sans compter toute « la misère du monde » par principe, par empathie. Argument auquel s'opposerait le pragmatisme de ceux pour qui ce ne serait pas économiquement viable. Ne balayons pas l'argument : si la situation était économiquement trop déstabilisante, comment rester cette société suffisamment prospère que pour être accueillante ? Mais qu'en est-il ? Accueillons-nous la misère du monde ? Autrement dit : une légion de durables assistés vient-elle mettre à mal notre système de solidarité ?

Sur le terrain, personnellement, si je suis confronté à toutes les difficultés décrites dans l'introduction, et si je confirme la nécessité d'entourer des jeunes provisoirement perdus de par la solitude, et trop livrés à eux-mêmes que pour se prendre en charge tout de suite et totalement, à terme, c'est-à-dire moins d'un an et demi plus tard en moyenne, je les ai vus pour la quasi-totalité d'entre eux entamer des études, parfois battre de l'aile mais finalement se reprendre et arriver à quelque chose. En six ans d'expérience, j'ai ainsi vu défiler un cortège « d'anciens jeunes » de passage à Mentor pour nous témoigner de leur fierté d'être devenus assistants sociaux, aides-soignants, infirmiers, chauffagistes, électriciens, peintres, éducateurs, cuisiniers, informaticiens, comptables, assureurs, commerçants et même avocats. Ce constat personnel est-il représentatif ?

Préparant actuellement un documentaire sur l'insertion socio-professionnelle des MENA, j'ai cherché à le savoir. Si l'on se fie à un rapport récent de l'OCDE relayé le 09/07/2015 par Le Vif/L’Express, l'immigration toutes catégories confondues rapporterait en solde net près de 3500 € de rentrées fiscales par individu et par an. J'ai eu personnellement en ligne il y a quelques mois le chercheur en économie Frédéric Docquier de l'UCL, qui me fit parvenir une synthèse des recherches de son groupe de travail basé dans plusieurs pays européens. On arrive partout au même bilan globalement positif de l'immigration. Sans avoir la prétention d'expliquer de façon exhaustive ce constat, j'avoue qu'il ne m'étonne guère. Nos jeunes veulent en effet – avec un aplomb qui force le respect – travailler au plus vite. La raison en est simple : dans de nombreux cas, une aide est attendue au pays et le soutien qu'offrent les différents types d'allocations ne pourrait suffire à répondre à de tels appels.

Soulignons à ce titre que selon la Banque mondiale (chiffres de 2014), « Les envois de fonds des travailleurs migrants à leurs familles dans les pays en développement devraient atteindre 436 milliards de dollars ». La même année, selon l'OCDE, le montant total de l'aide publique au développement s'élevait à 134,4 milliards d’euros, soit presque trois fois moins. Un élément qui donne à penser qu'accueillir est en fait un des meilleurs moyens d'aider « là-bas ». Le plus court, le plus efficace et probablement le moins corrompu des moyens pour reconstruire un pays anéanti par la guerre ou pour combler le fossé économique entre les nations à l'origine de ces migrations.

Mais comme je l'ai énoncé plus haut, il y a une autre facette dans ces craintes, une « xénophobie », une peur d'être acculturé par l'autre. En théorie au moins, personnellement, je peux l'entendre, le comprendre et même penser qu'il pourrait y avoir un problème de cohésion sociale autour de la question de l'intégration des nouveaux arrivants. Dès l'arrivée pourtant (j'évoque ici les animations sur des problématiques interculturelles que nous menons en centre d'accueil), l'écrasante majorité de jeunes avec qui je parle tient pour une évidence qu’en dépit des différences culturelles qu'ils constatent, il leur faudra s'adapter à la culture du pays hôte. Pourtant, malgré cette acceptation formelle, il est vrai qu'il ne va pas forcément de soi que la population exilée en Belgique comprenne et surtout embrasse nos valeurs fondamentales. Et je crois personnellement, notamment avec mon bagage d'anthropologue, que si une société doit tolérer un grand nombre d'opinions différentes pour faire société, il faut aussi se retrouver sur un socle commun pour pouvoir vivre ensemble.

Offrir l’expérience de notre projet de société

C'est précisément la raison pour laquelle j'ai envie de défendre une dernière fois notre dispositif et la possibilité qu'il offre « petit à petit » de s'approprier personnellement notre société. Parce que cette « adhésion authentique minimum » à laquelle il est important d'arriver ne sera pas le fruit d'un cours ex cathedra, ni celui de la menace que constituent les sanctions quand on enfreint une loi. Tout cela est nécessaire bien sûr, pour tous les citoyens d'ailleurs : de savoir ce qu'ils peuvent penser mais pas faire, de savoir ce que le collectif estime légitime ou non, de savoir de quelles façons on peut réaliser ses ambitions, exprimer ses frustrations, en deux mots articuler ses valeurs personnelles au collectif. Cette invention personnelle que tout citoyen a à faire sera toujours un long bricolage à mettre en place avec les autres. A Mentor-Escale, pour le moment, cette co-construction a le temps de se mettre en place et de s'inventer. On peut y découvrir que notre société démocratique présente des valeurs qui ne leurs sont pas à tous familières, mais qu'à l'inverse du régime autoritaire qu'ils ont souvent quitté, le cadre collectif n'est pas indiscutable. Ce cadre se négocie selon certaines modalités, aussi bien à Mentor-Escale qu'à l'école, chez son employeur ou à l'assemblée nationale. De l'atelier cuisine à l'atelier musical ou durant les semaines citoyennes, nous nous efforçons de leur donner l'occasion de vivre le fait qu'il y a une place pour leur voix et que notre projet de société n'est pas un projet où s'intégrer veut dire totalement s'effacer. Et dans la mesure où nous parvenons par l'expérience du quotidien à démontrer qu'il y a une place pour cette différence, les adaptations à notre façon de vivre, et la tolérance mutuelle qu'elle implique vont de soi, sans être vécues comme un insurmontable sacrifice, et dans un temps loin d'être interminable.

Malheureusement, ce constat globalement positif que je vous dépeins sans optimisme béat, est aujourd’hui menacé par le remaniement des différents pouvoirs subsidiants (européen, fédéral, régions et communautés). Et si tout n'est pas négatif dans ce nouveau paysage qui se dessine pour l’accueil et l’accompagnement des MENA, la place de Mentor-Escale, dont l’expertise et la qualité de travail sont pourtant reconnues par tous les intervenants du secteur et du politique, est pour le moins incertaine.

Alors que de nouveaux projets intéressants émergent actuellement, comme la gestion de familles d'accueil pour MENA particulièrement jeunes, nous risquons en parallèle de devoir diminuer le nombre de prises en charge d'accompagnement à l'autonomie de MENA, bien que le nombre de demandes d'asile de cette catégorie a quasiment été multiplié par dix ces derniers mois. Le suivi à long terme, tel que décrit dans l'introduction, reste quant à lui incertain.

C'est pourquoi, en conclusion, je souhaite souligner qu'il serait particulièrement dommage que le programme d’accompagnement à l’autonomie de Mentor-Escale, qui constitue un bon outil de prévention, soit détricoté́ pour un système d’accueil en apparence moins onéreux mais dont le coût économique et social lié aux jeunes qui décrochent du système ne pourrait être mesuré que bien plus tard.

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